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Les abeilles

Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). A ceux-là il faut répondre :
« C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
 
Jean Paulhan
« L’abeille », texte signé "Juste", paru dans Les cahiers de Libération en février 1944

Les rendez-vous

Vendredi 12 mai à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Grégory Kaczmarek : "La grande grève revinoise de 1907 : cinq mois de combats ouvriers".

Vendredi 16 juin à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Philippe Lecler : "Pol Renard, un héros de la Résistance".

 

 

24 juin 2007 7 24 /06 /juin /2007 07:49
       Une pièce de plus dans le débat qui anime les historiens concernant la lecture obligatoire aux lycéens de la dernière lettre de Guy Môquet... Je me suis permis d'emprunter cet article, particulièrement éclairant, au Monde du 24 juin. Il est signé par les historiens Jean-Marc Berlière et Sylvain Boulouque.
   
        De Jeanne d'Arc à Bara, les usages politiques de figures héroïsées sont classiques. Tous les régimes, tous les partis, tous les pays usent d'un procédé qui n'est pas avare d'arrangements avec la réalité historique. Pour exalter des vertus nationales, morales, patriotiques ou donner en modèle l'exemplarité de leurs destins, on accapare des figures symboliques qu'on n'hésite pas à parer de valeurs contradictoires.

    Le destin du jeune Guy Môquet, fusillé par les Allemands à l'âge de 17 ans, le 22 octobre 1941, n'échappe pas à cette règle. "Je laisserai mon souvenir dans l'histoire car je suis le plus jeune des condamnés", aurait confié Guy Môquet à l'abbé Moyon, qui assista les otages de Châteaubriant. De fait, dès l'Occupation, il a été célébré comme un martyr et nombre de groupes de partisans se sont réclamés de lui.

    Dans l'immédiat après-guerre, avec les "27 de Châteaubriant", il a incarné les valeurs résistantes et le sacrifice du "Parti des fusillés". Et puis le temps a passé, la Résistance a perdu la place prééminente qui était la sienne dans la mémoire nationale. Le nom de Guy Môquet, comme ceux de Jacques Bonsergent ou d'Estienne d'Orves, a perdu son sens pour la plupart des gens.

    De façon inattendue, la dernière campagne électorale a ramené Guy Môquet sur le devant de la scène médiatique par les citations d'un candidat qui, élu président, a tenu à faire lire le jour de sa prise de fonction la dernière lettre du jeune homme près d'un autre lieu symbolique : la cascade du bois de Boulogne où une cinquantaine de jeunes gens désireux de participer aux combats de la capitale furent fusillés en août 1944.

    L'initiative a suscité des réactions variées - indignation, satisfaction ou curiosité -, sans que la réalité historique soit pour autant interrogée. Au contraire, on a vu ressurgir à cette occasion les stéréotypes et clichés d'une "histoire" de la Résistance et du PCF qu'on croyait définitivement rangée au magasin des mythes et légendes.

    Faire de Guy Môquet et de ses vingt-six camarades des "résistants de la première heure" relève de la téléologie, puisque la plupart d'entre eux ont été arrêtés en un temps où le PCF, pris dans la logique du pacte germano-soviétique, était tout sauf résistant. Après avoir mis au rayon des accessoires son antifascisme, condamné une guerre devenue "impérialiste" et appelé plus ou moins ouvertement au sabotage de l'effort de guerre au printemps 1940, le Parti a profité de l'effondrement militaire de la France et de la chute de la République bourgeoise pour prendre à l'été 1940 une série d'initiatives qu'aucun martyre ultérieur ne saurait effacer : tractations avec les autorités d'occupation pour la reparution de la presse communiste dont les arguments désormais connus donnent une idée du "patriotisme" du Parti.

    Guy Môquet, arrêté le dimanche 13 octobre 1940 à la gare de l'Est par trois policiers de la préfecture de police, agissant "sur indication", revendique dans sa déposition avoir voulu remplacer son père, le député communiste Prosper Môquet, militant depuis 1925, élu lors des élections de 1936, invalidé et condamné par la IIIe République pour son refus de désavouer le pacte germano-soviétique.

    Jeune lycéen exalté, il a dès son plus jeune âge baigné dans une culture politique bolchevique, porteur de la tradition familiale stalinienne, par ses parents, par ses oncles et tantes qui travaillent pour l'appareil clandestin du Parti. Les tracts qu'il distribue en cet été-automne 1940 s'inscrivent totalement dans la ligne du Parti et n'appellent donc pas à la résistance.

    Prisonnier de la logique d'un parti enfermé dans les compromissions de l'alliance Staline-Hitler, Guy Môquet n'a pas pu être le "résistant" qu'on célèbre à tort. Ses camarades des Jeunesses communistes ont en revanche constitué, à l'été 1941, après l'offensive de la Wehrmacht contre l'Union soviétique, le fer de lance de la lutte armée initiée dans la plus totale improvisation par le Parti.

    Les premières agressions contre des soldats allemands par les jeunes militants des Bataillons de la jeunesse vont provoquer des représailles sanglantes codifiées en septembre 1941 par le décret Keitel. C'est l'attentat du 20 octobre 1941 contre le Feldkommandant de Nantes, abattu par un commando de trois jeunes communistes venus de Paris, qui est la cause directe de la fusillade des 27 de Châteaubriant et de 21 autres otages originaires de la région, à Nantes et au Mont-Valérien, le 22 octobre.

    En dépit de la tentative du ministre de l'intérieur Pucheu pour orienter le choix des Allemands vers des communistes, c'est bien l'occupant qui désigna en dernier ressort les fusillés - Hitler dans un premier temps exigeait 150 exécutions - parmi les emprisonnés et internés à disposition dans les camps et prisons. Pour ce choix, il appliqua le décret Keitel en respectant une vague proportionnalité dans l'ordre des responsabilités : des jeunes, ds communistes, des gens originaires de Nantes.

    Accaparer cette tragédie à son seul profit et pour sa seule gloire, comme l'a fait le PCF depuis 1942, relève de la récupération politique. Les otages fusillés n'étaient pas tous communistes, Guy Môquet n'était pas le seul jeune... On chercherait en vain dans les discours prononcés à Châteaubriant, sur les plaques et dans les écrits dressés à la gloire de la résistance communiste, les noms de Christian Rizzo, Marcel Bourdarias, Fernand Zalkinov et leurs camarades, arrêtés, jugés, condamnés et exécutés au printemps 1942 pour avoir fait ce que Guy Môquet, en communiste discipliné, n'avait pas fait.

    Ces jeunes militants commirent les premiers attentats sur ordre d'un parti qui mit des années à en assumer la paternité après avoir calomnié leurs auteurs ("ceux qui ont tué le Feldkommandant Hotz sont ceux qui ont incendié le Reichstag"), avant de les effacer purement et simplement de la mémoire. Si la dernière lettre de Guy Môquet est émouvante, les leurs ne le sont pas moins, mais personne ne rappelle leur mémoire...

    Jacques Duclos, qui transmit à Aragon les lettres des 27 avec cette injonction : "Fais de cela un monument", fut à l'origine d'un petit arrangement avec l'histoire qui consista à mettre en pleine lumière des militants arrêtés avant la rupture du pacte germano-soviétique et à rejeter dans l'ombre mémorielle ceux dont l'attitude soulignait trop crûment les aspects les moins avouables d'un passé que le PCF devenu patriote, républicain et résistant voulait faire oublier. Avec le sang des otages, le Parti communiste lavait une des périodes les plus troubles et  ambiguës de son histoire en même temps qu'il dressait un obstacle moral à toute critique de son attitude. Si les mythes sont aussi importants que la réalité, l'histoire existe pour rappeler cette réalité, aussi tragique ou décevante soit-elle...

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24 juin 2007 7 24 /06 /juin /2007 06:10
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20 juin 2007 3 20 /06 /juin /2007 09:37

        Après toutes ces frayeurs, je retourne à l'atelier de réparation à Hanovre.
Je suis alors appelé dans le bureau du chef d'atelier.
Je me retrouve avec deux autres requis. Delchambre, un marnais, et Noisier, un parisien surnommé "La Riflette". Nous ne nous faisons pas d'illusions sur notre présence ici. Nous savons très bien que ce n'est pas pour y recevoir des félicitations, mais plutôt pour une engueulade pour notre comportement au travail. Pour ma part ce sont les discussions avec les deux Russes et le Chleu à lunettes à qui je ne conviens pas. Pour Delchambre et Noisier, c'est la flemmarderie aiguë. Le chef d'atelier a fait appeler un interprète en la personne d'un prisonnier de guerre qui nous traduit :
« Les petits gars, je crois que vous avez fait le con.» Il nous parle de camp de discipline. « Demain, il faut vous présenter devant l'atelier avec votre barda ». Ce n'est pas un problème pour nous. Je veux dire question barda, car nous avons tout perdu dans l'incendie de notre baraque.
Le lendemain comme convenu, nous nous présentons devant l'atelier. Un Allemand, garde à l'usine, nous y attend. Nous ne sommes pas très fiers, et nous nous interrogeons sur notre future destinée.
Nous prenons le train avec notre garde du corps, et par une étrange coïncidence, nous nous retrouvons sur la plate-forme arrière avec un parachutiste américain, le parachute en vrac dans les bras. Dans la nuit il y avait eu une alerte aérienne et probablement qu'un avion avait été abattu. Le parachutiste est gardé par un officier allemand.
Le parachutiste nous regarde et se doute probablement que nous ne sommes pas des Allemands. Il sort de sa poche une cigarette et nous fait signe de la main pour avoir du feu. Nous n'osons pas bouger. L'officier allemand nous dit en français : « Donnez-lui du feu, qu'est-ce que vous attendez ? » Nous en sommes restés béats et c'est presque en tremblant que Delchambre se dévoue.


    Cet incident passé, quelle ne fut pas notre surprise quand à la descente du train, nous voyons notre gardien nous accompagner au camp de Stöcken. Il nous présente à un gardien qui nous conduit à l'usine de Stöcken dans l'atelier de réparation.
Chef d'équipe, August Banke. Il nous regarde en nous narguant : « Voilà les fameux spécialistes de Hanovre » nous dit-il. A côté de lui, un prisonnier de guerre, Monsieur Grossi, de Montargis, lui sert d'interprète. Il parle très bien allemand et nous rassure immédiatement. Dans l'atelier, il s'occupe un peu des ouvriers français, il arrangera bien des choses tout en sabotant le boulot dès qu'il en aura l'occasion.
Je continue mon travail de réparateur de pneus. Remettre entièrement une toile à l'intérieur n'est pas toujours très simple car cela fait des plis. Grossi, qui en France travaille dans les pneumatiques, me dit : "Ne te casse pas la tête, colle la toile comme tu peux, moi je ferai les épissures". Muni d'une paire de ciseaux, il découpe dans la toile un peu de gomme par dessus et le tour est joué. Le pneu servira à une voiture hippomobile.
Par la suite, je m'aperçois que notre August n'est pas très nazi, il ferme les yeux sur bien des choses. Un jour, il dit « Viens me voir !», et me montre dans une pièce des pneus défectueux ne pouvant pas servir pour une voiture automobile, il comprenait le pas très sérieux de notre travail mais n'en disait rien. Il faut reconnaître que nous avons eu de la chance, cela aurait pu être beaucoup plus tragique.
Je me souviens d'une anecdote. Un jour l'Allemand qui distribuait le petit lait avait jugé bon de ne pas m'en donner. Mon August est allé lui passer un savon et est revenu avec du lait entier à mon intention.

A suivre...



16 juin 2007 6 16 /06 /juin /2007 11:39
    À la suite de la publication de l'article sur Eugène Andrieux, M. Hamel nous a adressé ce courrier rappelant des faits similaires à ceux qui conduisirent à l'arrestation de cet habitant de Machault, avec des conséquences moins tragiques (voir Ami, si tu tombes).

    Un fait presque identique s'est produit le lendemain 13 mai 40 à la ferme de la Faisanderie à Tagnon. Mathurin Loric n'a pas tué un parachutiste abattu, mais un agent de la « cinquième colonne » largué et tombé dans son jardin.

Ce 13 mai à 7h 30, Mathurin Loric qui vient de terminer le pansage de ses chevaux, sort de l'écurie pour aller prendre son petit déjeuner. Il est étonné de constater que le ciel, qui était bien bleu, est maintenant bizarrement couvert. Là-haut, au-dessus, les escadrilles de bombardiers allemands, comme depuis trois jours, vrombissent de plus belle. Le ciel ardennais est devenu un chaudron sonore. Tout en buvant son café, Mathurin écoute un bourdonnement incongru, plus grêle, un plus petit appareil tourne à l'aplomb de chez lui et il insiste. Il décroche son 12 chargé et sort. Crevant la voûte grise, un parachutiste tombe dans son potager, avant qu'il n'ait eu le temps de se récupérer, Mathurin est sur lui, l'homme a un geste vers sa ceinture, le fermier plus prompt a pressé la détente le touchant en pleine poitrine. Ce n'était pas un aviateur en difficulté que Mathurin venait de tuer, mais un agent de la « cinquième colonne ». Déjà, la préparation du largage par la diffusion de nuages artificiels, le fait qu'il soit en civil sous sa combinaison, qu'une moto de marque française plausiblement immatriculée le suive accrochée à un second parachute, tous ces éléments le prouvent.
Après son retour d'exode, Mathurin Loric, dénoncé par un forestier voisin, se défendit mordicus, mettant sur le compte de la jalousie cette dénonciation. Bien sûr, il eut maille à partir avec la police allemande dès septembre 1940, mais il bénéficia de circonstances favorables. En effet, le cadavre rigide de la veille fut récupéré sans discernement avec ceux du Heinkel 111 abattu le lendemain 14 mai à 10 heures du matin par l'armée et la prévôté française. Les deux parachutes et la moto ayant été enterrés sous un stock de bois dans une ancienne tranchée de 14-18, la police allemande n'ayant pu réunir toutes les pièces du puzzle, abandonna les poursuites contre Mathurin qui s'est heureusement tiré de cette affaire. Cette moto remise aux Domaines fut rachetée par mon père après la guerre. Ayant roulé dessus, je vous assure qu'elle avait du nerf.

Dans La bataille de Rethel (éditions Terres Ardennaises), citant un extrait du rapport d'étapes, Robert Marcy écrit :
- « 13 mai 40 à 7h 30, un parachutiste est aperçu descendant entre Acy-Romance et Tagnon. »
- « 14 mai 40 à 10 heures, combat aérien au-dessus de Rethel.»

Tout ceci corrobore bien mon récit.
J'ai assisté de visu à ce combat aérien, avec trois chasseurs anglais blancs et noirs, j'ai vu les cinq paras s'éjecter de l'avion, moteur droit en flamme. J'ai vu également le dernier appareil anglais faire demi-tour et mitrailler aux bout de leurs suspentes les cinq parachutistes qui sont allés se poser là-bas vers la Faisanderie, au-delà de Moinmont.
Mathurin Loric est devenu l'adjoint de mon père Charles Hamel au groupe « Lorraine » d'Avançon, il l'a remplacé après son arrestation pour espionnage le 25 avril 44, et c'est chez lui que je me suis réfugié après mon arrestation du 29 juin 44 et mon évasion de la prison de Rethel le 2 juillet 44.

Mathurin n'en avait pas fini de sitôt avec les Allemands puisque quinze jours après la libération, il eut encore affaire à eux, des traînards qui cherchaient à regagner leur lignes en forçant les fermes isolées à les ravitailler. Là encore, ils sont tombés sur un bec ! Deux à l'hôpital de Rethel et le troisième fait prisonnier rejoignant ses congénères au sous-sol du « Sanglier des Ardennes » (à Rethel) redevenu ardennais.

Je lui dois bien ce devoir de mémoire !

Marc HAMEL, le 6 juin 2007
Published by philippe lecler - dans Des hommes
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