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Les abeilles

Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). A ceux-là il faut répondre :
« C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
 
Jean Paulhan
« L’abeille », texte signé "Juste", paru dans Les cahiers de Libération en février 1944

Les rendez-vous

Vendredi 10 mars à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Xavier Chevalier : "Le Kronprinz, mythes et réalités".

 

 

 

30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 17:35

Quatrième et dernière étape. Le monument aux Morts des Manises, sur le Malgré-Tout, à Revin

 Sur la pierre du monument du Malgré-Tout, à Revin, sont inscrits les noms des victimes de la répression allemande aux Manises : 108 noms et un « inconnu » (soit 109 personnes). Tous, sauf « l’inconnu » bien sûr, sont gravés au Mémorial de Berthaucourt. Mais l’un des noms de Revin ne correspond pas à une victime du maquis : Camille Carvalho, natif de Revin ayant été fusillé à Mézières le 27 mars 1944. Y figurent  aussi un mort au combat pendant l'attaque du maquis non le 12 juin, mais le 24 août,  LANEZ.



Voir la liste des noms inscrits sur le monument aux morts des Manises.


Inauguration du monument, à Revin, en présence du président de la République, Vincent Auriol, et du ministre des anciens combattants, François Mitterand, le 27 juin 1948.



Published by philippe lecler - dans Le maquis des Ardennes
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29 septembre 2008 1 29 /09 /septembre /2008 17:42

                          Le témoignage que vous allez lire concernant la tragédie qui eut lieu les 12 et 13 juin 1944 sur les hauteurs de Revin lors de la formation  du maquis des Ardennes,  est l’un des mieux circonstanciés qu’il me fut donné de recueillir. Il offre notamment l’avantage de couvrir toute la période considérée : de la montée au maquis en juin 1944 au procès de Nancy en octobre 1945, où l’auteur, André Hubert, fut appelé à témoigner.

Écrite en 1991-1992, cette relation, extraite d’un ensemble plus vaste de mémoires, met l’accent sur les « dysfonctionnements » du maquis : le manque d’encadrement et les défauts de commandement, les imprudences, le tout révélant un manque de préparation quant à l’accueil des jeunes recrues « appelées » lors de la mobilisation générale décrétée par la Résistance à Revin le jour du débarquement allié sur les côtes normandes. Il confirme en tous points les conclusions tirées dans mon livre L’affaire des Manises : point ne fut besoin de trahir le maquis, ses propres insuffisances ont causé sa perte.

André Hubert est né en 1920, à Chelles (Seine-et-Marne). En 1940, il suivit les chemins de l’exode jusqu’aux Sables d’Olonnes, où il fit la connaissance de celle qui allait devenir sa femme, originaire de Revin. Après avoir travaillé un temps à Paris, il fut requis en 1942 au titre de la « relève » pour travailler dans une usine de Courbevoie, qui produisait des pièces mécaniques pour l’Allemagne. Il parvint à se dégager de cette obligation, mais, en 1943, il était convoqué pour le S.T.O et désigné pour partir travailler pour le Grand Reich. Réfractaire, il se réfugia alors chez sa fiancée, à Revin, et après avoir travaillé quelque temps comme bûcheron dans les bois de Fumay, il fut embauché aux établissements Faure, comme mouleur, puis comme employé administratif et enfin se maria en août 1943. En juin 1944, avec une expérience de la chose militaire très limitée, il monta au maquis « parce que depuis longtemps, j’avais la conviction que si les Alliés débarquaient en France, les hommes de mon âge auraient le devoir de “ faire quelque chose”. En outre, je ne prétends pas avoir échappé à l’effet d’entraînement quasi général qui s’est produit à Revin. »

Tel Fabrice à Waterloo, André Hubert a vécu le tumulte de l’événement. La relation qu’il en fait n’explique rien (et surtout pas les causes du drame), mais elle permet de mieux comprendre, de l’intérieur, les faits et leur enchaînement.


 Le texte intégral de cet article a été publié dans la revue Terres ardennaises n° 94 d’avril 2006.

 
Au maquis

 

            « Le 6 juin, l’armada alliée débarque en Normandie les forces de libération. Tout le monde le souhaitait, s’y attendait, pas si tôt peut-être. L’information ne nous est bien sûr pas parvenue  immédiatement.

Le 8, j’apprends que mon ami Robert Held ne s’est pas présenté à son travail dans les bois. Je passe la journée à chercher des renseignements et à prendre des contacts. Des messages radiophoniques émanant de Londres ordonnent l’insurrection. Dans la région, le bruit s’accentue de nombreux départs vers les maquis en préparation; c’est le cas de notre cousin Pierre Lemasson. Rentrant à l’usine après un entretien avec Jacques Fontan, correspondant Revinois de la Résistance, je suis appelé par Claude Faure, de la famille de mes actuels patrons, qui a à peu près mon âge. Il sait déjà que je vais partir. Je le fais dans la nuit ; je retrouve devant la mairie quelques jeunes hommes, conduits par un ancien sous-officier que je connais comme travaillant également chez Faure.

Pistolet au poing, il nous mène à l’écluse aval que nous traversons pour monter au Malgré- Tout. Il s’agit d’éviter un poste allemand installé au “Pied du Terne”. Nous grimpons sans encombre dans la nuit. Arrivant vers le Mont Tranet qui prolonge le Malgré-Tout, le sous - officier nous quitte pour redescendre vers Revin. Nous  prenons un  “trait” qui nous amène à une clairière où se tiennent plusieurs hommes autour de caisses d’armes et de containers de munitions provenant d’un récent parachutage en ce lieu même. Une arme est immédiatement  attribuée à chacun et nous nous chargeons de transporter des caisses vers le camp installé vers l’est du Mont Tranet. L’accès au camp se fait  par un gué au travers du ruisseau des Manises. Plusieurs  allers et retours nous sont nécessaires. Le camp est bordé au sud par le ruisseau des Manises, à l’ouest et à l’est par des rus affluents.

Les maquisards sont formés en groupes de dix à douze hommes dirigés par un chef de groupe. Le nôtre s’avère être un sergent de carrière de Sedan, nommé Decroty. Il doit y avoir environ une douzaine de groupes. Je ne connais personne au sein du mien, bien que presque tous soient de Revin. Je verrai plus tard que quelques compagnons subsistent du noyau organisé à l’origine par le commandant Prisme, ainsi que quelques aviateurs américains  recueillis par le maquis.

Dans le camp, aucune installation autre que des toiles de parachutes d’excellente qualité, qui serviront  à réaliser des abris de fortune. Chaque groupe dispose d’un emplacement attitré ; le mien s’installe au bord du ru affluent du ruisseau des Manises, à la limite ouest, en haut d’une petite crête surmontant le ruisseau des Manises que nous n’apercevons pas. Nous sommes donc loin de l’entrée du  site.

Nous participons à la garde en divers points de nos limites. Une nuit ou deux, je participe à des patrouilles qui vont chercher divers colis aux Vieux-Moulins. Ils contiennent, parait-il des vivres. Je ne me souviens pas que l’on nous en ait distribué. Nous vivons sur les nerfs, dormant peu sous les tentes improvisées avec les toiles de parachutes. Elles sont bien étanches,  et nous protègent de grosses averses, mais ô ! combien dangereuses, puisque leur blanc  éclatant doit être nettement visible du ciel. Certains jours nous serons survolés par des avions alliés ou allemands qui ne pouvaient être là innocemment [Le commandant du maquis, entendu à la Libération dans le cadre du procès, dira au juge d’instruction : « J’ai pu remarquer que des avions allemands sont passés au-dessus de notre camp mais je n’ai nullement l’impression que c’était dans un but de repérage, à mon point de vue le maquis était invisible par l’aviation. » !!! Cité dans L’affaire des Manises p. 108]. 

La bonne volonté ne manque pas parmi les maquisards, mais il y a peu d’ordre et de discipline ; il est dit que certains redescendent même à Revin ou Fumay.

J’ai retrouvé Pierre Lemasson et Robert Held, arrivés avant  moi [tous deux furent tués lors de l’attaque du 13 juin]. Arrivent toujours de nouveaux volontaires et à quelques heures près, nous faisons vite figure, suivant le cas, de bleus ou d’anciens !

Depuis le début, le bruit court que tout le maquis doit  être dirigé vers Willerzie ou se trouverait  un noyau de résistance plus solide, franco-belge naturellement. Je suppose que le rassemblement dans les bois des Manises n’a été réalisé qu’à l’occasion du récent parachutage et, par conséquent, il est imprévu et mal organisé. Tout ayant été recueilli, nous devrions pouvoir partir.

Je parle avec un pilote américain, il parait ne se soucier que de trouver un endroit pour s’amuser ! Un soir, Robert Held me dit qu’il pense à de gros risques d’encerclement et d’anéantissement si nous restons dans ces parages. Logique ou prémonition ? Le lendemain de cette conversation, un dimanche me semble-t-il [12 juin], une prise d’armes est ordonnée : un mât est dressé, les couleurs hissées et nous présentons les armes. Cela se passe dans un champ ; le Commandant Prisme y assiste en vêtements civils gris. Je ne le verrai que cette unique fois […].


Prise d'armes au maquis, le 14 juillet, près de Willerzie

L’attaque

 

Dans l’après-midi  de ce jour quelque peu solennel, nous apprenons qu’un début d’attaque allemande semble avoir été décelé ; l’encerclement serait commencé. Dans notre groupe, nous nous plaçons en alerte sur notre crête qui surplombe le ruisseau des Manises. Après une longue attente, les Allemands engagent leur attaque en remontant le lit du ruisseau vers l’entrée du camp défendue par un fusil mitrailleur. Nombreux coups de feu. Hurlements sauvages d’ordres et de sommations en allemand ; hurlements de douleur de blessés allemands. De notre côté, nous entendons les balles tirées du contrebas siffler et leur bruit mat au contact des troncs d’arbres. Un officier, curieusement en tenue de sortie, vient s’allonger près de moi pour apprécier l’angle de tir. Il est déjà parti lorsque je lève les yeux un moment plus tard.

Je ne sais combien de temps dure l’engagement. Quand tout à coup le feu cesse on pense que les Allemands se retirent avec leurs blessés. J’apprends que le groupe qui a reçu le choc de l’agression est celui de Pierre Lemasson, tireur au F.M, et que les Allemands ont eu un ou deux blessés. Dans l’attente de leur retour, envisagé du coté nord, nous prenons de nouvelles dispositions défensives.

L’ordre vient alors d’évacuer nos positions, ce sera en fait le seul véritable ordre reçu au cours des événements. Nous pensons nous diriger vers Willerzie. Nous partons en colonne, à la nuit tombée. Un ruisseau est franchi sur un pont de branchages. Nous apercevons des éclairs très vifs et entendons de violentes détonations, sans pouvoir discerner s’ils proviennent d’orages ou de projectiles ennemis.

Mon groupe est en queue de la colonne établie au départ.

Le bruit, les éclairs et la pluie cessent quasi simultanément; il devient de plus en plus difficile de nous suivre dans l’obscurité. Certains groupes se dissolvent et se mêlent. Nous devons approcher de la route menant des Hauts-Buttés à Hargnies, mais la colonne est maintenant coupée, je suis toujours dans sa dernière partie, comme au départ. Des coups de feu éclatent. Nous voyons les Allemands qui nous tirent dessus, à partir de la route. D’autres sont un peu plus loin de part et d’autre de la  chaussée. Nous nous rejetons dans les bois où l’ennemi ne nous suit pas. Décision est prise de se séparer en groupes de quatre ou cinq hommes, puis par paires. Dispersion. Je reste dans l’obscurité avec un homme d’un autre groupe. Avec ce compagnon, nous nous reconnaissons comme voisins de rue. Les armes ont été abandonnées lors de la dislocation dans l’espoir que pris sans armes à la main, nous serions épargnés.

Nous envisagions de les récupérer dans des circonstances plus favorables. Nous apprendrons vite la vanité de cet espoir. Parmi les compagnons que nous venons de quitter, plusieurs seront au nombre des victimes. Quelques hommes parviendront, avec le Commandant Prisme  et quelques chefs à rejoindre Willerzie que nos morts avaient pour objectif eux aussi.

Pour le moment, nous sommes toujours dans l’encerclement, cachés à plat ventre derrière les arbres, des balles sifflant nombreuses à nos oreilles, très bas, irrégulières. Cela dure toute la nuit.

13 Juin. Au jour, nous nous rendrons compte que nous sommes orientés vers la route d’Hargnies sur laquelle se tiennent toujours les Allemands. Nous percevons des coups de feu plus lointains. De très denses rafales d’armes automatiques seront encore tirées dans la journée. Nous restons terrés là jusqu’au lendemain à la pointe du jour. Le 14, plus de bruit, les armes se sont tues, la zone semble désertée. Nous marchons vers les quatre points cardinaux pour tenter de nous situer dans les bois. Nous nous désaltérons longuement au premier ruisseau rencontré. Supposant qu’il s’agit de celui des Manises, nous descendons son cours, méfiants ; nous reconnaissons les abords du camp. Les bois sont toujours silencieux.

Au bout d’une longue marche dont je n’ai pas eu l’idée de mesurer la durée, nous arrivons naturellement au bord de la Meuse. Il fait jour, mais il est encore très tôt. Nous  dirigeons nos pas vers Revin. Nous frappons à la porte de la maison de garde-barrière que nous rencontrons, puis y entrons. La maîtresse de maison, à qui nous confions franchement notre histoire, nous offre sans hésiter de grands bols d’un café réconfortant. Nous quittons hâtivement cette dame.  

Chemin faisant, mon compagnon me déclare que je risque d’entendre dire qu’il avait trahi le maquis. Il m’explique qu’ayant voulu descendre vers Revin ces derniers jours, il s’était fait prendre par les Allemands qui ont voulu le forcer à les conduire vers  notre camp ; ayant réussi à leur échapper, il serait remonté jusqu’aux Manises et aurait rendu compte à notre commandant. C’est énorme, mais il a l’air sincère et du fait de sa connaissance des bois - il est bûcheron - son récit n’est pas invraisemblable [ce bûcheron n’était autre que Léon Uhl, qui fut condamné à deux années de prison par la cour de justice pour avoir guidé les Allemands à travers bois… Il avait été arrêté la veille au soir lors revenant du maquis à son domicile pour y passer la nuit !]

En arrivant aux premières maisons de Revin, il s’attarde à parler avec des gens sur le pas de leur porte. Je le quitte et rentre à la maison, rue  Renan. Assommé par ces péripéties, je dors deux jours et deux nuits.


À suivre...  

Published by philippe lecler - dans Le maquis des Ardennes
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28 septembre 2008 7 28 /09 /septembre /2008 17:05
La libération de Revin        

   

Pendant quelques jours, craignant logiquement d’être recherché, je dors sur le sol de la cuisine, prêt à m’enfuir à la première alerte. Puis je pars pour  Paris, espérant me soustraire à d’éventuelles recherches, mais je n’y reste pas, redoutant des représailles à l’encontre de ma famille. Si les Allemands  doivent arrêter quelqu’un, dans mon esprit, c’est bien sûr moi. Mais alors que j’avais gagné Paris sans difficulté, au retour, les trains sont détournés, ils passent par le réseau Nord, des voies étant coupées sur l’Est, soit à cause de bombardements, soit à cause du trafic militaire allemand. Le train dans lequel je monte s’arrête plusieurs fois, à cause d’alertes aériennes, ce qui nous fait descendre à chaque fois dans les champs. Arrêt à Soissons ou je passe la nuit dans un hôtel, et je ne repars  que le lendemain, jusque Laon. Le train ne va pas plus loin. Je fais la route à pied jusque Liesse, parfois doublé par des véhicules allemands. A Paris, j’en avais vu beaucoup, roulant vers l’ouest. A Liesse, je trouve un train qui m’emmène vers Charleville, puis je regagne Revin. Il semble que depuis mon départ, rien ne se soit passé concernant le maquis. Les Allemands  n’ont pas cherché à capturer ceux qui ont échappé au massacre, que la population ignore encore à ce moment. On saura plus tard que la troupe qui a opéré a été déplacée ailleurs peu après. La Résistance n’a pas tenté, ou n’a pas pu effectuer de regroupement.

 Je reprends mon travail à l’usine, laquelle tourne au ralenti. J’occupe un poste au bureau de la fonderie dans l’établissement principal. Quand des Allemands sont signalés à proximité, je suis prévenu et cours me cacher au fond de  quelque atelier ou jardin voisin.

Un jour arrive la terrible nouvelle que les corps des maquisards ont été retrouvés à Linchamps, transportés là après leur assassinat. Des gens courageux  les ramènent vers le Mont Tranet. La nouvelle s’étend vite à tous, en même temps que la désolation. Les familles sont prévenues. Jusqu’alors nombreux étaient ceux qui croyaient ou se forçaient à croire que les maquisards dont on était sans nouvelles étaient seulement prisonniers.

La menuiserie Faure fabrique les cercueils, d’autres usines aussi sans doute, et des hommes  les emportent au Malgré -Tout pour inhumer les morts provisoirement.

A la fin de ces sinistres journées, je rencontre dans la rue M. Pierre Faure, l’un de mes patrons, qui, me tirant à l’écart, me dit textuellement, je m’en souviens encore: « On a retrouvé ton petit copain Robert Held et ton cousin Pierre Lemasson, ensemble, avec quelques autres… » Je ne les cite pas sans une vive souffrance. M. Faure précise que les corps ont été retrouvés dans un endroit  distant des autres, ce qui prête à penser qu’ils ont été pris à part, et plus tard sans doute. Il me dit que la famille Lemasson du quartier de La Bouverie et Mme Held sont déjà avisées du drame. [On sait que P. Faure sera inculpé dans l’affaire du maquis et qu’il sera lavé des accusations de dénonciation.]

Les cérémonies et obsèques officielles n’auront lieu qu’après la libération de Revin et donc après la libération de Paris, qui, comme un immense symbole, avait fait grande sensation jusque dans nos Ardennes.

 De plus en plus les Allemands en retraite traversent notre région, vers l’est, mal équipés souvent, à bord de véhicules hétéroclites ; des troupes de toutes sortes, des SS aussi ; rarement en grand nombre, mais qui  paraissent toujours dangereux.

L’usine vient à s’arrêter tout à fait. Je fais partie des quelques personnes qui sont priées de continuer à venir pour assurer des liaisons, aller chercher parfois des gens dont on a besoin, etc. Cela m’amène à circuler en ville et dans les ateliers déserts.

La vie civile au ralenti est mêlée de scènes de guerre. Ainsi, j’assiste à la destruction de la passerelle de La Bouverie qu’un soldat allemand fait sauter, couché à plat ventre, qui saute en l’air quand sa charge explose et retombe au sol, apparemment sans trop de dommages.

Les Allemands font également sauter les autres ponts avant de se retirer.           

2 Septembre 1944. Comme le feu dans une traînée de poudre,  la nouvelle se répand que les Américains sont là. Depuis Pearl Harbour, et plus encore depuis leur débarquement en Normandie, le 6 juin nous les attendions avec impatience, nous les espérions. Toute la population se précipite à la Bouverie pour les voir. Pour cela nous passons la Meuse en barque, comme les autres habitants de Revin. Ils sont venus à bord de petits chars et de Jeep,  celles-ci étonnent tout le monde. Ils sont fêtés, mais  prennent déjà des dispositions pour continuer leur route, ce n’est qu’une avant-garde peu nombreuse. Ils recherchent les Allemands attardés. Des drapeaux sont déployés, la joie se manifeste en scènes diverses, des résistants se montrent, dont certains plutôt inattendus.

Spectacle répugnant, qu’apprécient diversement les spectateurs : sur le balcon de la mairie, des femmes sont tondues. Je reverrai deux d’entre elles chez Faure quand l’usine aura redémarré. Leurs compagnons d’atelier les traitent plus intelligemment que ne l’a faite la foule de notre libération.

Quelques soldats Allemands, faits prisonniers, sont livrés aux Américains présents. Chacun son tour […]

 

Revin : les Allemands quittent la ville

 


                                           Le procès de Nancy

Après le 8 mai 1945, je suis appelé à témoigner dans le cadre du procès qui se prépare concernant le maquis des Manises : interrogatoires par les gendarmes, convocation chez un juge d’instruction à Charleville. Autre convocation, avec quelques hommes revenus du maquis, près des bois, au bas du Malgré-Tout ou au Chemin des Chasseurs. Je crois qu’il s’agit de montrer les lieux aux magistrats ; on les attend mais ils ne viennent pas, les gendarmes présents annulent cette réunion, chacun rentre chez soi.
Je suis convoqué encore à Nouzonville, par un officier qui me remet une solde pour les quelques jours passés au maquis. Je reçois aussi, d’un responsable Revinois, un certificat d’appartenance à ce maquis.

 

En juillet 1945, des affiches appellent les hommes des classes 1939, 1940 et 1941 à se rendre au Centre d’organisation d’Infanterie 102 à Compiègne. Ces affiches ne portent pas de date limite à ces convocations. Je me rends donc à Compiègne, COI 102, Quartier Jeanne d’Arc. Puis je suis affecté à Saint-Jean-Cap-Ferrat (36e Division d’Infanterie). 

Une permission d’environ une semaine est presque achevée lorsque deux gendarmes m’apportent une convocation à témoigner devant la Cour de Justice de Nancy, où va s’ouvrir le procès relatif au maquis des Manises. J’objecte qu’étant militaire, je dois rejoindre mon unité. Les gendarmes rétorquent qu’un refus de témoigner engendrerait des poursuites à mon encontre. Je leur demande de prévenir mes autorités, j’écris de mon côté à mon Lieutenant, avec une adresse bien sûr incertaine, puisque la 36e D.I. est susceptible d’être en mouvement  entre Côte d’Azur et Allemagne.

Je pars donc à Nancy, où le bureau militaire de la place m’héberge dans une grande caserne en bordure du parc de la Pépinière.

Je suis affecté à la Compagnie de Passage, composée de soldats en instance de départ pour tous les azimuts : Indochine, AFN, Allemagne, etc.


Au jour prévu, je me rends au tribunal.

Je retrouve dans une maison des familles de victimes du maquis; elles sont logées là pour la durée du procès. Après une longue attente dans une salle réservée aux témoins, je suis appelé en salle d’audience. Énoncé de mon identité, lecture du serment...

Je suis interrogé surtout sur les déclarations que m’avait faites la personne soupçonnée d’avoir conduit les Allemands vers notre camp [Léon Uhl], et sur la vulnérabilité de celui-ci. Pouvait-on le voir du ciel, était-il suffisamment gardé ? Manifestement, le tribunal veut déterminer si les assaillants avaient réellement besoin d’un guide. À mon avis, que l’on ne me demande d’ailleurs pas, les voilures blanches de parachutes, le manque d’ordre qui régnait, ont amplement facilité le repérage du camp. Mes réponses vont dans ce sens.

Le président de la cour m’invite ensuite à prendre place dans le public. J’entends ainsi la déposition du Général Grandval, chef de la résistance de la région Nord. Il confirme qu’après le débarquement en Normandie, l’ordre de soulèvement a bien été donné, par le message émis de Londres : “Croissez roseaux, bruissez feuillages.” Mais son témoignage ne précise rien sur les événements des Manises. [Si elle permit de lever les soupçons qui pesaient sur le chef de Secteur de Revin, la déclaration de Grandval ne répondit effectivement à aucune des questions qui se posaient concernant la formation du maquis et la responsabilité éventuelle de ses chefs dans le drame des Manises.]

 De même, le Commandant Prisme n’est pas entendu. Resté quelque temps à Willerzie, il était parti vers de nouveaux combats au sein de troupes régulières.

Je n’ai guère pu voir les gens assis au banc des accusés. Je crois qu’y étaient mêlés des suspects dans d’autres affaires que celle de notre maquis. [Le milicien Charles Mayer fut inculpé dans le cadre de cette affaire mais il fut vite évident, au cours du procès, qu’il n’avait joué aucun rôle dans la découverte du maquis par les Allemands.]

 Il est vrai qu’en cette période, les cours de Justice traitaient ensemble des cas divers.

Mais le procès n’est pas fini. Sortant du palais, j’essaye de me renseigner auprès d’un magistrat pour savoir si je peux disposer. J’aperçois le procureur, entouré de membres des familles des victimes qui s’inquiètent auprès de lui de la durée du procès. Me désignant d’un mouvement de menton, il argue : “ Si tout le monde parlait avec autant de clarté que ce jeune homme, cela ne durerait plus longtemps.”

Au sujet du procès - du moins de l’audience à laquelle j’ai participé - je peux ajouter que le Président avait sous les yeux une carte des lieux du maquis, mais les magistrats ne semblaient pas y comprendre grand-chose, sans doute parce qu’ils ne s’y étaient pas déplacés. »  

 
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Published by philippe lecler - dans Le maquis des Ardennes
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28 septembre 2008 7 28 /09 /septembre /2008 14:14
            N'ayant pu, et je le regrette, suivre les deux premières journées du colloque organisé par la SEA au Musée Guerre et Paix à Novion-Porcien, "14-18, l'autre Résistance", j'ai néanmoins assisté à la dernière après-midi où furent définies par le Professeur François Cochet les modalités de la résistance pendant la période citée.

C'est par une audacieuse comparaison avec celle des années 40-44 que le professeur a tenté de définir "l'autre résistance", en reprenant les différentes thématiques de l'action (sauf celle de la résistance armée, hors-contexte en 14-18) :

- Aide aux prisonniers de guerre évadés avec son corolaire, la production de faux-papiers

- Collecte du renseignement militaire à destination de l'état-major

- Sabotages des voies et moyens de communication, éventuellement sabotages d'installations industrielles sur les arrières de l'ennemi, effectués entre 1914 et 1918, et c'est important, par des agents de l'armée française déposés par aéroplane sur les arrières des lignes ennemies (les "Missions spéciales").

Quelques modestes réflexions sur le sujet

Dans la définition qu'il donna de la résistance, le conférencier négligea la dimension populaire du phénomène, essentielle dans sa compréhension me semble-t-il dans le cas des années 40-44 ; dimension totalement ( ?) absente lors du premier conflit : dans tous les cas ( ?), c'est l'appareil militaire qui initie, dirige "la résistance" organisée (question : un militaire qui défend son pays est-il un résistant ?)

Un exemple à l'appui de cette démonstration et qui vaut mieux qu'un long discours, celui d'un résistant ardennais des deux guerres, Alphonse Machaux.

Jeune paysan des Hauts-Buttés lors du premier conflit, Alphonse Machaux avait été agent de renseignements pour le compte du 2ème Bureau, transportant des courriers de Charleville à la Hollande. Arrêté en juin 1917 par les Prussiens, il avait été condamné à sept années de forteresse. Après la guerre, il avait été décoré de la Médaille de la Reconnaissance franco-belge.

En 1941, il participa avec la famille Fontaine, des Vieux-Moulins de Thilay, à la filière d'hébergement des prisonniers de guerre évadés, puis fut sollicité pour former une équipe de réception des parachutages. Il participera au parachutage du 20/21 septembre 1943, puis au printemps de 1944 à l'accueil des officiers du maquis des Ardennes (sources : "Exposé circonstancié et détaillé des faits ayant entraîné la proposition" d'Alphonse Machaux, doc. P. Lecler).

Lors de la Première guerre mondiale, Alphonse Machaux fut placé sous les ordres d'un officier français des services secrets (des "Missions spéciales"). Lors de la seconde, il fut sous ceux d'un garçon-coiffeur de Charleville, chef de l'OCM, connu sous le pseudonyme de Commandant Fournier. Là réside une des principales différences entre les deux résistances.

En 14-18, l'armée était omniprésente dans le combat, dans les cœurs et dans les esprits (même, paradoxalement, dans les territoires occupés).

Entre 40 et 44, la défaite consommée, elle en fut totalement absente (cherchez les militaires inscrits sur le Mémorial de la Résistance de Berthaucourt...)...

Cette dimension populaire fut marquée par l'engagement dans la lutte contre l'occupant de civils : la guerre n'était pas leur métier. Cet engagement dépassa les simples fonctions d'exécution, mais aboutit pour beaucoup à la « promotion » à des postes de décision et de commandement dans la lutte clandestine,  et l'on vit des instituteurs commander à des généraux, des garçons-coiffeurs donner des ordres à des lieutenants-colonels. Ce total bouleversement des valeurs sociales dans la Résistance est absent lors du premier conflit. Et s'il y eut bien, comme en 14-18, des militaires impliqués dans la lutte armée (Missions interalliées, équipe Jedburgh, agents du BCRA ou du SOE parachutés en France occupée), ils ne furent jamais que DANS la Résistance, et ne constituèrent pas LA résistance (Voir par exemple le titre français de l'ouvrage de M.D. Foot, SOE in France : « Des Anglais dans la Résistance ».)

Ces quelques remarques, loin d'épuiser le sujet, montrent, s'il en était besoin, que la notion de résistance est extrêmement complexe. La problématique inédite abordée par ce colloque en fit donc une véritable réussite, et nombre de thèmes abordés devraient susciter de nouvelles études sur le sujet.

 

Published by philippe lecler - dans Actualité
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