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Les abeilles

Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). A ceux-là il faut répondre :
« C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
 
Jean Paulhan
« L’abeille », texte signé "Juste", paru dans Les cahiers de Libération en février 1944

Les rendez-vous

Vendredi 12 mai à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Grégory Kaczmarek : "La grande grève revinoise de 1907 : cinq mois de combats ouvriers".

Vendredi 16 juin à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Philippe Lecler : "Pol Renard, un héros de la Résistance".

 

 

2 octobre 2008 4 02 /10 /octobre /2008 08:12

Deuxième étape. Les Vieux-Moulins de Thilay

  Situé à l’écart de la RD 989, ce modeste hameau fut le centre opérationnel et le cœur névralgique du maquis des Ardennes. En ce lieu furent accueillis, hébergés, nourris, soignés, les membres de la mission Citronelle. Cette aventure a été décrite par Marguerite Fontaine, dans son Journal de guerre dont nous avons parlé ici.

« Vieux Moulins de Thilay, point invisible sur la carte de France, Haut Lieu de la Résistance, où ne s'entend aucun tic-tac de moulin mais où bat le cœur de la brave Ardenne. » (Éva Thomé)


  Le 5 juin 1944, eut lieu sur « Astrologie » le parachutage de la deuxième partie de la mission Citronelle, qui comprenait entre autres le capitaine Jacques Chavannes, les lieute­nants Marc Racine et Lucien Goetchebeur, les capitaines anglais Alain Hubble et Georges Whithead. Ils annonçaient le débarquement comme venait de le faire, le même soir, la  B.B.C. par l'émission des phrases de déclenchement des plans.

Comme « Bohémien » situé dans le même secteur, « Astrologie » était desservi par l’équipe de réception constituée par le capitaine des douanes Lucien Leverd et Alphonse Machaux.

« Astrologie » avait reçu son premier parachutage le 28 mai 1944, parachutage le plus important que connut le département : quatre avions larguèrent pendant 1 heure 30 quatre-vingt-huit containers d’armes, de munitions et d’équipements divers à destination du Maquis des Ardennes.

  Extrait du Journal de guerre de Lucien Leverd :

  « Dans la journée du 5 juin 1944, la radio de Londres fit passer le message suivant “Le roi Jean est sage”, “Cinq amis iront visiter le roi Jean ce soir ”. Pour nous, cela signifiait que cinq officiers seraient parachutés au cours de la nuit sur le terrain “Astrologie”.  Ce jour-là, c'est le cœur bondissant que Melle Odette Machaux s'en fut transmettre le message aux hommes de l'équipe. L'attente fut fébrile. Il s'agissait de prendre des précautions plus grandes que pour les armes. Mme Fontaine, sa fille Georgette et Mme Fringant s'affairaient dans la cuisine car elles voulaient réserver la réception qu'ils méritaient à ces braves officiers qui nous arrivaient. L'opération s'effectua dans de très bonnes conditions. Qu'il était beau à voir le spectacle de ces officiers venant de si loin et se jetant dans le vide au cours de la nuit. A terre chacun les suivait des yeux et rapidement s'élançait vers le point de chute. Le contact fut des plus chaleureux […] Chez M. Fontaine, ce fut une réception grandiose. Après les embrassades traditionnelles et la première émotion passée, un dîner fut offert par Mme Fontaine dans une salle décorée aux couleurs interalliées. Onze officiers assistaient à ce repas dont certains en tenue et tous en armes. Il y avait les cinq officiers qui venaient d'être parachutés, le commandant “Prisme”, le lieutenant américain “Victor”, le lieutenant “Pierre”, tous trois du Maquis, deux lieutenants aviateurs américains qui avaient été récupérés et moi-même [...].  Chacun fit honneur au repas plantureux qui fut servi, “au champagne”. Le capitaine anglais Alain dans un toast en anglais remercia chaleureusement ses hôtes, de l'accueil qui lui était réservé ainsi qu'à ses compagnons d'armes. Ce fut le lieutenant Victor qui fit la traduction en français et en même temps, il fit connaître la grande nouvelle apportée d'Angleterre. Le débarquement allié avait lieu ce jour-là. C'est ainsi que nous apprîmes le débarquement quelques heures avant qu'il ne s'effectuât. Ce fut une nuit inoubliable qui nous payait largement de nos peines. Ce coin déshérité des Ardennes venait lui aussi d'avoir son débarquement de marque. »

 

Le Journal de guerre du capitaine Leverd (détail. Doc. P. Lecler)

 

 Marguerite Fontaine, la dame des Vieux-Moulins

Née en 1900 dans une famille de sabotiers belges de la forêt de Saint-Hubert, Marguerite Folie s’est mariée en 1919 à Louis Fontaine, paysan du plateau de l’Ardenne française. Marguerite donne naissance à deux fils, Gaston et Georges, et une fille, Georgette. La guerre les surprend et la famille Fontaine abandonne sa ferme-auberge des Vieux-Moulins de Thilay des mois de mai à décembre 1940. Dès leur retour, en août 1941, les Fontaine hébergent leur premier prisonnier de guerre évadé, envoyé à eux par l’abbé Grandjean, de Willerzie (Belgique), fondateur de la ligne Dragon du réseau Comète en cette région du plateau ardennais, de la vallée de la Semoy et de la Meuse. Ils poursuivront en cette voie et feront passer des centaines de prisonniers évadés et d’aviateurs alliés. Au printemps de 1943, le capitaine des douanes Lucien Leverd enrôle Louis Fontaine et ses deux fils dans l’équipe de réception du terrain de parachutages « Bohémien ». En avril 1944, les Fontaine accueillent et hébergent Jacques de Bollardière, alias « Prisme », qui vient, dans le cadre de la mission Citronelle, fonder le Maquis des Ardennes.


Plaque apposée sur la maison de la famille Fontaine lors des cérémonies du 4 septembre 2004

   Extrait du Journal de Marguerite Fontaine :

« Nous avons, ce jour-là, des amis. Je sors quelques instants pour aller dans une remise faire un menu travail. J’y suis à peine entrée que ma fille, précédant le capitaine Leverd, accompagné d’un inconnu, pénètre dans le réduit. Après un bonjour amical, le capitane désigne son compagnon et dit : “ Madame, j’ai l’honneur de vous présenter un commandant de la France libre.”
France libre… Zone libre… Je ne discerne pas tant mon émotion est grande. Je suis comme figée sur place ; enfin, je crie presque : “Un de Gaulle !
- Oui, Madame, un de Gaulle, répond le commandant en riant.”
J’ai les larmes aux yeux : “ Monsieur, lui dis-je, nous vous devons tout ; vous êtes notre espérance.” »

 Jusqu’aux jours de la Libération, la ferme de la famille Fontaine occupera une place d’importance stratégique pour le maquis : Mme Fontaine et sa fille assurant son ravitaillement, l’hébergement de ses hommes entre deux missions, Georgette assurant en outre le rôle d’agent de liaison ; les hommes, dans l’équipe d’Alphonse Machaux, réceptionnant les parachutages sur les terrains « Bohémien » et « Astrologie », cachant les containers, transportant les armes… En août 1944, Louis Fontaine recevra de Londres une citation homologuée par le général de Gaulle comportant l’attribution de la médaille de la Résistance.


La ferme Fontaine aux Vieux-Moulins

  La paix revenue, la vie reprend son cours aux Vieux-Moulins de Thilay. En 1964, Marguerite Fontaine rencontre Éva Thomé, elle-même ancienne résistante, professeur de philosophie au lycée Sévigné à Charleville et écrivain. Marguerite Fontaine lui présente alors ses cahiers d’écolier sur lesquels elle a, durant toute l’Occupation, noté tous les événements auxquels elle a participé.

Vice-présidente de la Société des écrivains ardennais, Éva Thomé fit éditer, dans la collection « les Cahiers ardennais », l’œuvre de Marguerite Fontaine sous le titre : Les Vieux-Moulins de Thilay : haut lieu de la Résistance ardennaise. Le journal de Marguerite Fontaine présenté par Éva Thomé.

Marguerite Fontaine est décédée le 11 mars 1988.

Aux Vieux-Moulins de Thilay, en guise d’hommage à l’occasion du 60ème anniversaire de la libération des Ardennes, la place Marguerite Fontaine a été inaugurée le 4 septembre 2004.

 

 

Cette très belle photo de Marguerite Fontaine, que l'on doit à Franz Bartelt, illustre la dernière édition

du Journal de guerre, publié par La Maufacture en 1984.

  A suivre...

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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 08:15

Troisième étape. Le Calvaire des Manises.

 Au moment du débarquement allié, le 6 juin 1944, le maquis des Ardennes était installé sur le territoire de la commune de Revin, en forêt, sur le plateau du Malgré-tout, qui domine la ville de ses 433 mètres, sur la rive droite du ruisseau des Manises et à environ 500 mètres du lieu-dit « Le Père des Chênes ».
En ce lieu, à proximité des premiers charniers où furent enfouis les suppliciés, fut érigé en 1967 un ensemble monumental, dû à Pierre Brunet, qui rappelle les massacres qui eurent lieu les 12 et 13 juin 1944...

Les jours suivants le débarquement, un grand nombre de jeunes gens cherchèrent à rejoindre  Prisme, d’autant que la Résistance ardennaise avait lancé un ordre de mobilisation, ordre transmis sur le terrain par le chef de secteur de la Résistance à Revin. Ainsi, de Revin et de ses environs, plus de 200 jeunes gens vinrent grossir les rangs des maquisards. Mais n’ayant aucune expérience de la vie clandestine, ils laissaient derrière eux de nombreuses traces de leur passage, que ne manquèrent pas de révéler les avions de reconnaissance ennemis. De plus, le maquis, qui prenait une extension alarmante, ne pouvait plus être ignoré des habitants de la région et par là-même des résidents allemands de l’organisation Todt qui encadraient les ouvriers des chantiers de carbonisation qui se trouvaient dans la forêt avoisinante.

          Le 12 juin au matin, les troupes allemandes encerclèrent Revin, ratissant la ville, positionnant des éléments blindés sur toutes les routes, y compris sur les hauteurs du Malgré-Tout, coupant toute retraite au maquis pris dans une nasse dont les mailles allaient se resserrer... En fin de matinée les premiers détachements allemands pénétrèrent dans la forêt, et, dans l’après-midi, les premiers accrochages eurent lieu. Vers 19 heures, la manœuvre d’enveloppement était terminée. Une colonne allemande stationnée sur les hauteurs du Malgré-Tout coupait toute retraite aux maquisards du commandant « Prisme ». Vers 23 heures, après avoir enterré le matériel qui ne pouvait être emporté, le maquis se mit en branle à travers les fourrés, vers la Belgique, dans le but de percer le cercle ennemi.
 Le Père des Chênes
Plusieurs groupes se formèrent : certains parvinrent à s’infiltrer dans les barrages ennemis et à gagner la Belgique. Mais nombre de jeunes, volontaires sans expérience, séparés de leurs chefs, errèrent dans la forêt puis furent arrêtés.
                

Le matin du 13 juin commença pour eux le long supplice. Dans son Journal de guerre, Marguerite Fontaine apporte ce témoignage :

 « Vers neuf heures du matin étaient arrivés plusieurs officiers et le martyre avait commencé. Les mains liées derrière le dos avec des ficelles de parachute ou des fils de fer qui coupaient les chairs, les malheureux avaient reçu l’ordre de se coucher à plat, le visage contre la terre humide. Celui qui tentait de relever la tête pour respirer recevait un coup de crosse ou de baguette. (...). Les officiers avaient fait subir à quelques-uns des interrogatoires serrés, et cruels. (...). Dans la clairière du Père-des-Chênes, ils ont été encore couchés dans la même position humiliante et insupportable. Un d’entre eux à été transporté sur le capot d’une voiture, les mains liées, trois S.S. ont battu un blessé qui leur tenait tête, mais tout de même un soldat a menacé les brutes de sa mitraillette. »

Le calvaire des Manises, monument de Paul Brunet, érigé en 1967

 Finalement, les survivants furent achevés d’une balle de revolver dans la nuque : 106 hommes furent exécutés sommairement par les troupes allemandes dans cette opération. Les trois-quarts d’entre eux n’avaient pas 25 ans, le plus jeune n’en avait que 16.
Leur forfait accompli, les Allemands emportèrent les corps des suppliciés aux Hauts-Buttés où ils furent enterrés à la hâte dans une fosse commune. Mais des hommes découvrirent les tombes et les premières familles vinrent pour identifier les leurs.
Le 19 juin, le Procureur de la République et le préfet étaient prévenus, et le lendemain les gendarmes étaient sur les lieux. Ils dressèrent un rapport écrit à la Feldkommandantur de Charleville en vue de réclamer l’autorisation d’exhumer les corps. Le 21 juin, les Allemands transfèrent les dépouilles mortelles des suppliciés dans deux charniers, près de Linchamps, au lieu-dit le Fonds-de-l’Ours. Quelques jours plus tard, malgré le danger, les fosses furent ouvertes, les suppliciés identifiés, leurs corps transportés dans une clairière près de la ferme Malgrétout. La dernière exhumation et la définitive inhumation des maquisards auront lieu après la Libération, le 8 octobre 1945, au cimetière de Revin.

Quelques portraits de maquisards exécutés le 13 juin :
En haut, de gauche à droite : Marcel Marbaque, 21 ans ; Jacques Berg, 20 ans; Robert Brasseur, 19 ans.
En bas, de gauche à droite : Yvon Brifflot, 25 ans ; André Collard, 20 ans ; Maurice Degraeve, 48 ans.


 
     


Remerciements pour les portraits à G. Laplace, webmaster du site "le maquis des Manises"
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 17:35

Quatrième et dernière étape. Le monument aux Morts des Manises, sur le Malgré-Tout, à Revin

 Sur la pierre du monument du Malgré-Tout, à Revin, sont inscrits les noms des victimes de la répression allemande aux Manises : 108 noms et un « inconnu » (soit 109 personnes). Tous, sauf « l’inconnu » bien sûr, sont gravés au Mémorial de Berthaucourt. Mais l’un des noms de Revin ne correspond pas à une victime du maquis : Camille Carvalho, natif de Revin ayant été fusillé à Mézières le 27 mars 1944. Y figurent  aussi un mort au combat pendant l'attaque du maquis non le 12 juin, mais le 24 août,  LANEZ.



Voir la liste des noms inscrits sur le monument aux morts des Manises.


Inauguration du monument, à Revin, en présence du président de la République, Vincent Auriol, et du ministre des anciens combattants, François Mitterand, le 27 juin 1948.



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29 septembre 2008 1 29 /09 /septembre /2008 17:42

                          Le témoignage que vous allez lire concernant la tragédie qui eut lieu les 12 et 13 juin 1944 sur les hauteurs de Revin lors de la formation  du maquis des Ardennes,  est l’un des mieux circonstanciés qu’il me fut donné de recueillir. Il offre notamment l’avantage de couvrir toute la période considérée : de la montée au maquis en juin 1944 au procès de Nancy en octobre 1945, où l’auteur, André Hubert, fut appelé à témoigner.

Écrite en 1991-1992, cette relation, extraite d’un ensemble plus vaste de mémoires, met l’accent sur les « dysfonctionnements » du maquis : le manque d’encadrement et les défauts de commandement, les imprudences, le tout révélant un manque de préparation quant à l’accueil des jeunes recrues « appelées » lors de la mobilisation générale décrétée par la Résistance à Revin le jour du débarquement allié sur les côtes normandes. Il confirme en tous points les conclusions tirées dans mon livre L’affaire des Manises : point ne fut besoin de trahir le maquis, ses propres insuffisances ont causé sa perte.

André Hubert est né en 1920, à Chelles (Seine-et-Marne). En 1940, il suivit les chemins de l’exode jusqu’aux Sables d’Olonnes, où il fit la connaissance de celle qui allait devenir sa femme, originaire de Revin. Après avoir travaillé un temps à Paris, il fut requis en 1942 au titre de la « relève » pour travailler dans une usine de Courbevoie, qui produisait des pièces mécaniques pour l’Allemagne. Il parvint à se dégager de cette obligation, mais, en 1943, il était convoqué pour le S.T.O et désigné pour partir travailler pour le Grand Reich. Réfractaire, il se réfugia alors chez sa fiancée, à Revin, et après avoir travaillé quelque temps comme bûcheron dans les bois de Fumay, il fut embauché aux établissements Faure, comme mouleur, puis comme employé administratif et enfin se maria en août 1943. En juin 1944, avec une expérience de la chose militaire très limitée, il monta au maquis « parce que depuis longtemps, j’avais la conviction que si les Alliés débarquaient en France, les hommes de mon âge auraient le devoir de “ faire quelque chose”. En outre, je ne prétends pas avoir échappé à l’effet d’entraînement quasi général qui s’est produit à Revin. »

Tel Fabrice à Waterloo, André Hubert a vécu le tumulte de l’événement. La relation qu’il en fait n’explique rien (et surtout pas les causes du drame), mais elle permet de mieux comprendre, de l’intérieur, les faits et leur enchaînement.


 Le texte intégral de cet article a été publié dans la revue Terres ardennaises n° 94 d’avril 2006.

 
Au maquis

 

            « Le 6 juin, l’armada alliée débarque en Normandie les forces de libération. Tout le monde le souhaitait, s’y attendait, pas si tôt peut-être. L’information ne nous est bien sûr pas parvenue  immédiatement.

Le 8, j’apprends que mon ami Robert Held ne s’est pas présenté à son travail dans les bois. Je passe la journée à chercher des renseignements et à prendre des contacts. Des messages radiophoniques émanant de Londres ordonnent l’insurrection. Dans la région, le bruit s’accentue de nombreux départs vers les maquis en préparation; c’est le cas de notre cousin Pierre Lemasson. Rentrant à l’usine après un entretien avec Jacques Fontan, correspondant Revinois de la Résistance, je suis appelé par Claude Faure, de la famille de mes actuels patrons, qui a à peu près mon âge. Il sait déjà que je vais partir. Je le fais dans la nuit ; je retrouve devant la mairie quelques jeunes hommes, conduits par un ancien sous-officier que je connais comme travaillant également chez Faure.

Pistolet au poing, il nous mène à l’écluse aval que nous traversons pour monter au Malgré- Tout. Il s’agit d’éviter un poste allemand installé au “Pied du Terne”. Nous grimpons sans encombre dans la nuit. Arrivant vers le Mont Tranet qui prolonge le Malgré-Tout, le sous - officier nous quitte pour redescendre vers Revin. Nous  prenons un  “trait” qui nous amène à une clairière où se tiennent plusieurs hommes autour de caisses d’armes et de containers de munitions provenant d’un récent parachutage en ce lieu même. Une arme est immédiatement  attribuée à chacun et nous nous chargeons de transporter des caisses vers le camp installé vers l’est du Mont Tranet. L’accès au camp se fait  par un gué au travers du ruisseau des Manises. Plusieurs  allers et retours nous sont nécessaires. Le camp est bordé au sud par le ruisseau des Manises, à l’ouest et à l’est par des rus affluents.

Les maquisards sont formés en groupes de dix à douze hommes dirigés par un chef de groupe. Le nôtre s’avère être un sergent de carrière de Sedan, nommé Decroty. Il doit y avoir environ une douzaine de groupes. Je ne connais personne au sein du mien, bien que presque tous soient de Revin. Je verrai plus tard que quelques compagnons subsistent du noyau organisé à l’origine par le commandant Prisme, ainsi que quelques aviateurs américains  recueillis par le maquis.

Dans le camp, aucune installation autre que des toiles de parachutes d’excellente qualité, qui serviront  à réaliser des abris de fortune. Chaque groupe dispose d’un emplacement attitré ; le mien s’installe au bord du ru affluent du ruisseau des Manises, à la limite ouest, en haut d’une petite crête surmontant le ruisseau des Manises que nous n’apercevons pas. Nous sommes donc loin de l’entrée du  site.

Nous participons à la garde en divers points de nos limites. Une nuit ou deux, je participe à des patrouilles qui vont chercher divers colis aux Vieux-Moulins. Ils contiennent, parait-il des vivres. Je ne me souviens pas que l’on nous en ait distribué. Nous vivons sur les nerfs, dormant peu sous les tentes improvisées avec les toiles de parachutes. Elles sont bien étanches,  et nous protègent de grosses averses, mais ô ! combien dangereuses, puisque leur blanc  éclatant doit être nettement visible du ciel. Certains jours nous serons survolés par des avions alliés ou allemands qui ne pouvaient être là innocemment [Le commandant du maquis, entendu à la Libération dans le cadre du procès, dira au juge d’instruction : « J’ai pu remarquer que des avions allemands sont passés au-dessus de notre camp mais je n’ai nullement l’impression que c’était dans un but de repérage, à mon point de vue le maquis était invisible par l’aviation. » !!! Cité dans L’affaire des Manises p. 108]. 

La bonne volonté ne manque pas parmi les maquisards, mais il y a peu d’ordre et de discipline ; il est dit que certains redescendent même à Revin ou Fumay.

J’ai retrouvé Pierre Lemasson et Robert Held, arrivés avant  moi [tous deux furent tués lors de l’attaque du 13 juin]. Arrivent toujours de nouveaux volontaires et à quelques heures près, nous faisons vite figure, suivant le cas, de bleus ou d’anciens !

Depuis le début, le bruit court que tout le maquis doit  être dirigé vers Willerzie ou se trouverait  un noyau de résistance plus solide, franco-belge naturellement. Je suppose que le rassemblement dans les bois des Manises n’a été réalisé qu’à l’occasion du récent parachutage et, par conséquent, il est imprévu et mal organisé. Tout ayant été recueilli, nous devrions pouvoir partir.

Je parle avec un pilote américain, il parait ne se soucier que de trouver un endroit pour s’amuser ! Un soir, Robert Held me dit qu’il pense à de gros risques d’encerclement et d’anéantissement si nous restons dans ces parages. Logique ou prémonition ? Le lendemain de cette conversation, un dimanche me semble-t-il [12 juin], une prise d’armes est ordonnée : un mât est dressé, les couleurs hissées et nous présentons les armes. Cela se passe dans un champ ; le Commandant Prisme y assiste en vêtements civils gris. Je ne le verrai que cette unique fois […].


Prise d'armes au maquis, le 14 juillet, près de Willerzie

L’attaque

 

Dans l’après-midi  de ce jour quelque peu solennel, nous apprenons qu’un début d’attaque allemande semble avoir été décelé ; l’encerclement serait commencé. Dans notre groupe, nous nous plaçons en alerte sur notre crête qui surplombe le ruisseau des Manises. Après une longue attente, les Allemands engagent leur attaque en remontant le lit du ruisseau vers l’entrée du camp défendue par un fusil mitrailleur. Nombreux coups de feu. Hurlements sauvages d’ordres et de sommations en allemand ; hurlements de douleur de blessés allemands. De notre côté, nous entendons les balles tirées du contrebas siffler et leur bruit mat au contact des troncs d’arbres. Un officier, curieusement en tenue de sortie, vient s’allonger près de moi pour apprécier l’angle de tir. Il est déjà parti lorsque je lève les yeux un moment plus tard.

Je ne sais combien de temps dure l’engagement. Quand tout à coup le feu cesse on pense que les Allemands se retirent avec leurs blessés. J’apprends que le groupe qui a reçu le choc de l’agression est celui de Pierre Lemasson, tireur au F.M, et que les Allemands ont eu un ou deux blessés. Dans l’attente de leur retour, envisagé du coté nord, nous prenons de nouvelles dispositions défensives.

L’ordre vient alors d’évacuer nos positions, ce sera en fait le seul véritable ordre reçu au cours des événements. Nous pensons nous diriger vers Willerzie. Nous partons en colonne, à la nuit tombée. Un ruisseau est franchi sur un pont de branchages. Nous apercevons des éclairs très vifs et entendons de violentes détonations, sans pouvoir discerner s’ils proviennent d’orages ou de projectiles ennemis.

Mon groupe est en queue de la colonne établie au départ.

Le bruit, les éclairs et la pluie cessent quasi simultanément; il devient de plus en plus difficile de nous suivre dans l’obscurité. Certains groupes se dissolvent et se mêlent. Nous devons approcher de la route menant des Hauts-Buttés à Hargnies, mais la colonne est maintenant coupée, je suis toujours dans sa dernière partie, comme au départ. Des coups de feu éclatent. Nous voyons les Allemands qui nous tirent dessus, à partir de la route. D’autres sont un peu plus loin de part et d’autre de la  chaussée. Nous nous rejetons dans les bois où l’ennemi ne nous suit pas. Décision est prise de se séparer en groupes de quatre ou cinq hommes, puis par paires. Dispersion. Je reste dans l’obscurité avec un homme d’un autre groupe. Avec ce compagnon, nous nous reconnaissons comme voisins de rue. Les armes ont été abandonnées lors de la dislocation dans l’espoir que pris sans armes à la main, nous serions épargnés.

Nous envisagions de les récupérer dans des circonstances plus favorables. Nous apprendrons vite la vanité de cet espoir. Parmi les compagnons que nous venons de quitter, plusieurs seront au nombre des victimes. Quelques hommes parviendront, avec le Commandant Prisme  et quelques chefs à rejoindre Willerzie que nos morts avaient pour objectif eux aussi.

Pour le moment, nous sommes toujours dans l’encerclement, cachés à plat ventre derrière les arbres, des balles sifflant nombreuses à nos oreilles, très bas, irrégulières. Cela dure toute la nuit.

13 Juin. Au jour, nous nous rendrons compte que nous sommes orientés vers la route d’Hargnies sur laquelle se tiennent toujours les Allemands. Nous percevons des coups de feu plus lointains. De très denses rafales d’armes automatiques seront encore tirées dans la journée. Nous restons terrés là jusqu’au lendemain à la pointe du jour. Le 14, plus de bruit, les armes se sont tues, la zone semble désertée. Nous marchons vers les quatre points cardinaux pour tenter de nous situer dans les bois. Nous nous désaltérons longuement au premier ruisseau rencontré. Supposant qu’il s’agit de celui des Manises, nous descendons son cours, méfiants ; nous reconnaissons les abords du camp. Les bois sont toujours silencieux.

Au bout d’une longue marche dont je n’ai pas eu l’idée de mesurer la durée, nous arrivons naturellement au bord de la Meuse. Il fait jour, mais il est encore très tôt. Nous  dirigeons nos pas vers Revin. Nous frappons à la porte de la maison de garde-barrière que nous rencontrons, puis y entrons. La maîtresse de maison, à qui nous confions franchement notre histoire, nous offre sans hésiter de grands bols d’un café réconfortant. Nous quittons hâtivement cette dame.  

Chemin faisant, mon compagnon me déclare que je risque d’entendre dire qu’il avait trahi le maquis. Il m’explique qu’ayant voulu descendre vers Revin ces derniers jours, il s’était fait prendre par les Allemands qui ont voulu le forcer à les conduire vers  notre camp ; ayant réussi à leur échapper, il serait remonté jusqu’aux Manises et aurait rendu compte à notre commandant. C’est énorme, mais il a l’air sincère et du fait de sa connaissance des bois - il est bûcheron - son récit n’est pas invraisemblable [ce bûcheron n’était autre que Léon Uhl, qui fut condamné à deux années de prison par la cour de justice pour avoir guidé les Allemands à travers bois… Il avait été arrêté la veille au soir lors revenant du maquis à son domicile pour y passer la nuit !]

En arrivant aux premières maisons de Revin, il s’attarde à parler avec des gens sur le pas de leur porte. Je le quitte et rentre à la maison, rue  Renan. Assommé par ces péripéties, je dors deux jours et deux nuits.


À suivre...  

Published by philippe lecler - dans Le maquis des Ardennes
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