Texte Libre
Ardenne, tiens ferme
! fut le journal clandestin
de la Résistance dans les Ardennes.
Ardenne, tiens ferme !
L'histoire et la mémoire
de la Seconde guerre mondiale et de l'Occupation dans
le département des Ardennes.
Article 75. La collaboration et sa répression dans les Ardennes (1940-1948), Pole Position Communication, Douzy, 2002.
L’affaire des Manises, suivi de "Les Ardennais de la résignation à la Résistance", Éditions D. Guéniot, Langres, 2004.
Ami, si tu tombes. La Résistance dans la région de Rethel 1940-1944, Éditions D. Guéniot, Langres, 2006.
Le dossier Cyminski. Rethel octobre 1942, janvier 1944 : un épisode de la Shoah dans les Ardennes. Édition « C’est arrivé près de chez vous », 2008.
La Milice française dans les Ardennes, Terres ardennaises n° 69, décembre 1999
Résistants et collaborateurs dans la pointe de Givet, Terres ardennaises n° 77, décembre 2001
Le Parti populaire français dans les Ardennes (1936-1939), Revue historique ardennaise, tome XXXV, 2001-2002
La collaboration en Ardenne : le cas de Charles-Antoine Roemen alias “Rudeault”, Terres ardennaises n°85,décembre 2003
La Résistance et la Libération. Entretiens avec G.H. Lallement, Terres ardennaises n° 88, octobre 2004
La libération des Ardennes, Terres ardennaises n° 88, octobre 2004
À propos du maquis des Ardennes : le témoignage d’un rescapé des Manises, Terres ardennaises n° 94, avril 2006
La Shoah dans les Ardennes : le cas de la famille Cyminski à Rethel, Terres ardennaises n° 98, mars 2007
La ligne de démarcation à Rethel, pont de l'Aisne (photo : Arch. dép. des Ardennes)
Ardenne, tiens ferme
! est partenaire des
Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation
Pendant l'Occupation, près de 600 000 tonnes de bombes, soit 22 % du tonnage déversé sur l'Europe occupée et sur l'Allemagne, ont été largués par les aviations anglaises et américaines sur plus de 1 570 localités françaises entre juin 1940 et mai 1945. 67 078 Français ont été tués, ensevelis sous les gravats ou frappés par les mines explosives. Plus de 90 000 immeubles ou maisons ont été détruits et 45 000 rendus inhabitables.
Tout le Nord et l'Est de la France furent touchés. Paris ne fut pas exempt des vagues d'intenses bombardements qui furent exploités par
les services allemands de propagande et leurs officines collaborationnistes dénonçant le martyr des populations civiles.
Les Ardennes sont touchées au mois de mai par plusieurs raids de l'US Air Force.
Le dimanche 7 mai, journée ensoleillée, le ronronnement de puissants moteurs se fait entendre dans le ciel, au dessus de Mézières et de Mohon :
« Plusieurs vagues de six avions survolent notre ville. La sirène retentit, mais, en même temps qu'elle, une pluie de bombes arrose la ville. Femmes, enfants, vieillards se sauvent de tous côtés, ne sachant où aller. Les enfants crient, tous ont peur. Le bombardement a duré trois minutes. Quand nous sortons de notre abri, les dégâts sont épouvantables. Des rues entières ont disparu. Des équipes de secours relèvent morts et blessés, et ils sont nombreux. Bientôt, la population veut absolument quitter cet enfer. Dans les rues, on voit des brouettes chargées de matelas, de caisses et de valises. C'est une vraie panique. Les routes sont noires de monde. Au bout de quelques kilomètres, il faut charger les enfants sur les véhicules car ils ne peuvent plus marcher. » (V. Robin, B. Tavernier, J. Fossé, F. Laplanche)
Ce dimanche, jour de première communion, les bombes ont commis des dégâts aux abords de la Basilique Notre-Dame d'Espérance : au sortir de la messe, toute une famille a été fauchée, ainsi que deux jeunes communiantes...
À Mézières ce sont les habitations situées autour de la place de l'église qui ont été particulièrement touchées et plus particulièrement le collège
Moderne des jeunes filles dont il ne reste rien. À Mohon, les bombes sont tombées sur les maisons ouvrières, principalement dans les quartiers de la rue Martin Cacheleux, rue Gambetta, et
à Villers-Semeuse, l'avenue Jean-Jaurès et la rue de la Fraternité.
Le dépôt SNCF de Mohon, qui était la cible des bombardiers, est entièrement détruit...
Le Mardi 9 mai, le Petit Ardennais, qui n'a pas paru la veille, titre : « Mézières et Mohon sont à leur tour sauvagement bombardées par les terroristes anglo-américains »
Nouveaux bombardements le lundi 8 sur le dépôt de Mohon et sur la gare de triage de Lumes, à 9h30 puis dans la soirée, le mardi 9 à 17 heures, touchant à Charleville le cours Briand et la Mal-Campée. Puis le mercredi 10, sur Charleville où la rue Jean Jaurès est particulièrement atteinte. Ce jour-là, un Mustang est abattu en flammes, vers 16 h 30, au dessus du chemin de fer, touché non par la DCA allemande, mais par une bombe lâchée d'un autre appareil.
« Dès le matin [du 8 mai], nouveaux raids sur Mohon. Le soir, à cinq heures, les avions légers reviennent encore. Chacun se sauve dans les abris. Il est temps. Un frisson nous secoue à chacun de ces miaulements sinistres caractérisant le piqué des appareils. Boum ! Boum ! Les bombes éclatent sur le Dépôt et les ateliers. Aussitôt l'alerte, des services de Croix-Rouge se rendent auprès des ruines fumantes. Des déblayeurs, armés de pelles et de pics, essaient de retirer le plus possible des décombres amoncelés. Ce dépôt sera tout de même pendant quelque temps dans l'impossibilité de servir à l'ennemi. » (Micheline Rose)
« Le lendemain dans la matinée [du 8 mai], Lumes fut bombardée. De Rumel, on voyait les avions piquer sur le triage, on entendait le sifflement, l'éclatement des bombes. Un nuage de fumée s'élevait dans le ciel. Affolement général dans le village ! » (M. Lambert, J. Vialle)
Le Petit Ardennais du Jeudi 11 mai : « En 4 jours, Mézières, Mohon et Charleville ont subi 5 bombardements. On compte actuellement près de 80 tués et plus de 200 blessés » clame le journal, qui poursuit, dans un souci de propagande : « Mais les anglo-américains, qui mènent la lutte pour le triomphe de la Juiverie, et qui se trouvent maintenant placés sous le joug bolchevick, doivent tout comme ceux-ci employer les armes les plus lâches contre ceux qui pourraient éventuellement leur opposer une résistance ».
Ce Jeudi vers 20h30, quelque 80 avions jettent 144 bombes sur les ateliers du chemin de fer. On constate à Mézières de gros dégâts constatés place et rue Saint-Louis, douze immeubles sont anéantis rue du Faubourg de Pierre, une famille de six personnes est ensevelie. À Mohon, l'avenue Jean Jaurès est rasée, et l'ensemble des bâtiments et des installations du dépôt sont détruits.
Mézières et Mohon enterrent leurs morts le vendredi 12. Devant la chapelle
de l'hôpital de Manchester, 45 cercueils sont alignés.
Monseigneur Marmotin, Archevêque de Reims est présent. Dans un discours que n'aurait pas renié le plus zélé des plumitifs du Petit Ardennais, il déclare : « Est-il possible que des êtres raisonnables et qui se disent civilisés détruisent sans distinction et tuent ceux qui servent à la vie, au bonheur des
hommes ?... Nous protestons contre de tels attentats que la guerre n'autorise pas, que Dieu condamne et que l'humanité réprouve ».
Ce jour-là, Givet est frappé. On déplore 8 morts.
Mézières et Mohon subissent leur septième bombardement le lundi 22 mai. Il n'y a aucun tué.
Le spectacle d'apocalypse qui existait dès le premier raid sur Mézières et Mohon a provoqué une consternation générale; mais jusque-là la population avait gardé son calme et ce n'est qu'à la suite des coups redoublés par l'aviation anglo-saxonne qu'une véritable panique s'est manifestée. Cette dernière a d'abord gagné les commerçants qui, à peu près tous, à Mézières surtout, ont cessé tout négoce, ne se souciant aucunement des besoins de leur clientèle pour fuir à la campagne.
Très rapidement, les villes de Mohon et de Mézières ont été vidées de leur population et on a assisté à un lamentable défilé de personnes traînant sur des charrettes quelques affaires entassées en hâte, redonnant le spectacle tristement rétrospectif de l'exode de mai 1940. (...)
Les cérémonies des obsèques des victimes des bombardements de l'agglomération ont été commentées jusque dans les hameaux les plus reculés du département et tout particulièrement l'allocution prononcée par Mgr Marmotin, Archevêque de Reims. Les protestations formulées contre les agissements des aviateurs anglo-américains ont trouvé des échos favorables dans tous les milieux. »
Enfin, le même avançait à la fin du mois, pour l'ensemble des opérations aériennes sur l'agglomération de Charleville-Mézières-Mohon, le chiffre d'environ 100 tués et 200 blessés.
Sur ce sujet, voir la bibliographie
E. Florentin, Quand les Alliés bombardaient la
France 1940 -1945, Perrin, Paris, 1997
Dans un exposé clair et précis, l'auteure décline les différents aspects que prit cette forme de collaboration, analysée dans son évolution chronologique et dans ses composantes sociologiques, en Belgique francophone : paramilitaire et policière dans l'intérieur du pays ("Gardes Wallones", auxiliaires de la Sipo-SD...), militaire sur le front de l'Est. Flore Plisnier renvoie Léon Degrelle à sa juste valeur : figure emblématique de l'engagement de quelques Belges fanatisés sous l'uniforme allemand ("une poignée de misérables" comme l'a dit de Gaulle des collabos français), il ne fut finalement pas l'élément central de la petite nébuleuse collaborationniste, qui recruta la plupart de ses séides parmi les marginaux et les déclassés de la société.
F. Plisnier, Ils ont pris les armes pour Hitler. La collaboration armée en Belgique francophone, éditions Luc Pire, Bruxelles, 2008
En conclusion aux chapitres développés dans les derniers articles, on me permettra quelques remarques sur la composition de la liste des personnes inscrites à Berthaucourt, qui nous interroge sur la notion de « résistant » telle qu'elle fut comprise par les FFI ardennais en leur temps ; et sur le monument lui-même, sa destination et son avenir comme lieu de mémoire de la répression allemande lors de l'Occupation. Ces quelques réflexions, succinctes, seront développées dans l'article à paraître dans la Revue historique ardennaise.
Des lacunes flagrantes dans la composition de la liste des inscrits à Berthaucourt :
Lily BAUER, née KLEIN le 16 février 1904 à Budapest. Juive, de nationalité hongroise, elle travaillait dans les colonies agricoles de la WOL à Remaucourt. Échappée de la rafle de janvier 1944 avec Robert PAL, ils furent arrêtés par la Feldgendarmerie à Doumely-Begny le 6 juillet 1944, au motif de « nationalité juive », et emprisonnés à Rethel puis à Charleville. Tous deux furent fusillés à Tournes le 29 août 1944. Lily BAUER est la seule fusillée de Tournes dont le nom ne figure pas sur le monument de Berthaucourt, alors que celui de Robert PAL est inscrit. Fut-il plus « résistant » qu'elle ?
Deux noms des fusillés de Gaulier du 29 août 1944 manquent : CHOINET Michel et André BOIS...
BERNIER Roland, né le 22 décembre 1924 à Novion-Porcien, domicilié à Saivres (Deux-Sèvres), FTP, fut arrêté avec Batonnier et Fritsch, comme eux fusillé à Biard le 4 mai 1944. Il n'est pas inscrit à Berthaucourt...
André COIN et André SCHMITT, furent tous deux abattus par leurs gardiens allemands à hauteur du village de Faux, sur le monument au mort duquel ils
figurent, lors d'une tentative d'évasion du transport du 17 janvier 1944 à destination du camp de concentration de Buchenwald. Leurs noms ne sont pas inscrits à Berthaucourt...
Jules Fuzelier, syndicaliste et maire communiste de Joigny-sur-Meuse et Jean Lelarge furent arrêtés le 23 août 1941 par la police française après une grande distribution de tracts dans les rue de Charleville, condamnés à la prison par la cour spéciale de Nancy, saisis comme otages par les Allemands et fusillés, l'un à Caen le 14 février 1942, l'autre à Ville-sous-Ferté le 31 mars 1942. Aucun des deux n'est inscrit à Berthaucourt ! Que penser aussi de l'absence sur la pierre de Berthaucourt de Lucien SAMPAIX, ancien ouvrier métallurgiste de Sedan, fervent militant communiste et syndicaliste, secrétaire général du journal l'Humanité, fusillé à la prison de Caen le 15 décembre 1941 ?
Jules Fuzelier
Omission involontaire ou choix délibéré ? La commission de l'UAFFI distingua les victimes arrêtées « pour leurs opinions » de celles pour « résistance à l'occupant », distinction classique, mais me semble-t-il obsolète, qui veut séparer les « politiques » des « résistants ». Cette conception trouve écho dans un article de la Revue historique ardennaise, publié en 1979, de l'historien de la Résistance ardennaise Jacques Vadon, qui écrivait à ce sujet : « La commission responsable n'a voulu faire inscrire que les noms de ceux qui avaient effectivement décidé, après mûre réflexion, de chercher à nuire à l'occupant, la réputation ou le nom ne suffisant pas pour avoir droit automatiquement au titre de Résistant, non plus que le fait d'avoir été, dans le passé, un militant syndicaliste ou politique. »
On peut légitimement aussi se demander pourquoi de tous les militants communistes inscrits à Berthaucourt pour l'organisation et leur participation à la manifestation contre les départs au STO en gare de Sedan le 3 mars 1943, seuls Marius GENOT (décédé le 17 mai 1945 au camp de concentration de Dachau) et Paul DUBOIS (décédé au camp de concentration de Sachsenhausen) sont absents de la liste de Berthaucourt ?
Pourquoi Lucien Harancot, arrêté le 25 juillet 1941 à Sedan à la suite d'une distribution de tracts et décédé au camp de concentration de Buchenwald le 17 janvier 1944, fut-il lui aussi omis de la liste des résistants ?
Même question pour les personnes suivantes, arrêtées par la police allemande le 19 octobre 1941 pour « activité communiste » :
JURION Julien, décédé au camp de concentration d'Auschwitz le 29 octobre 1942, ou TRESEUX Ernest, décédé dans le même camp le 4 novembre 1942.
Ou celles-ci, arrêtées par la Gestapo, pour le même motif, le 19 mai 1942 :
NAVIAUX Emile, décédé le 1er avril 1945 au camp de concentration de Buchenwald ; BOUILLARD Louis, décédé le 28 avril 1943 au camp de concentration d'Oranienbourg ; RAVAUX (ép. Bouillard) Léona, décédée au camp de concentration d'Auschwitz le 15 février 1943 ; POLET André, décédé au camp de concentration de Flossenbürg le 6 mars 1944...
Quelle raison pour ces choix ?
On remarquera par ailleurs que parmi les inscrits de Berthaucourt figurent au moins deux personnes dont les motifs d'arrestation par les autorités, françaises ou allemandes, relèvent de crimes de
droit commun et non de faits de résistance (ce que démontre leur dossier judiciaire que la commission de l'UAFFI en charge des inscriptions n'avait sans doute pas consulté).
En outre, il convient de noter que le monument de Berthaucourt comporte les noms des maquisards tués lors de l'attaque allemande du maquis des Ardennes les 12 et 13 juin 1944. L'un d'eux est inscrit deux fois à Berthaucourt, MENU Pierre et MENU André n'étant qu'une seul et même personne (MENU Pierre André Jean, natif de Fumay, voir l'acte de décès communiqué par la mairie de Fumay), inscrite avec le prénom « Pierre » au monument de Revin, mais avec le prénom « Jean » au monument aux morts de Fumay...
Il n'y a donc pas 506 personnes inscrites au Mémorial de Berthaucourt mais bien 505...
Enfin, et pour en terminer, ne devrait-on pas aujourd'hui, considérer le Mémorial comme porteur de la mémoire de toutes les victimes par mesure de répression sous l'Occupation ?
Le cas des massacrés d'Hargnies me paraît emblématique. Le 5 septembre 1944 dans l'après-midi, une colonne allemande en repli devant l'avance des troupes
américaines s'est arrêtée dans ce village pour s'y livrer à des atrocités contre les habitants : 13 personnes ont été tuées par explosions, par balles, ou par armes blanches, 3 furent
grièvement blessées, 30 immeubles furent incendiés... Selon le rapport de gendarmerie dressé le 27 octobre 1944 par la brigade de Vireux, ces brutalités relèvent « d'une sorte de vengeance
contre ce pays, en raison du maquis des Ardennes qui avait longtemps existé dans les parages. »
Un scénario que l'on connaît pour Oradour-sur-Glane, et plus proche de nous géographiquement pour le village de Tavaux (Aisne), qui furent considérés comme de communes martyres
et pour cette raison décorées de la Médaille de la Résistance.
Alors que les massacrés d'Hargnies n'ont pas de place au Mémorial de Berthaucourt...
Combien d'autres victimes de ces exactions commises dans les journées de la libération pourraient prétendre à une inscription sur ce monument ?
Malgré les réticences, exprimées à plusieurs reprises par l'actuel président de l'UAFFI sur le sujet, il apparaît donc indispensable de mener une profonde réflexion
sur la mémoire de la Résistance dans notre département et sur la place que va y occuper, de plus en plus, avec la disparition des derniers témoins et des derniers acteurs, le Mémorial de
Berthaucourt.
Sa vocation mémorielle, mais aussi pédagogique, pourrait être élargie à l'ensemble des victimes de la répression allemande, voire aux victimes par mesure de persécution, ouvrant ainsi à une véritable intelligence du bilan, historique et humain, des
années d'occupation dans les Ardennes.
Principales sources :
UAFFI, deux listes partielles des noms inscrits à Berthaucourt.
Archives départementales des Ardennes : « Cabinet du préfet, dossiers des personnes arrêtés par les autorités allemandes », 1 W 42-55
Renseignements fournis par la Direction de la Mémoire, du patrimoine et des archives, bureau des victimes des conflits contemporains, BP 552, 14037 CAEN cedex




