Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Les abeilles

Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). A ceux-là il faut répondre :
« C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
 
Jean Paulhan
« L’abeille », texte signé "Juste", paru dans Les cahiers de Libération en février 1944

Les rendez-vous

Vendredi 10 mars à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Xavier Chevalier : "Le Kronprinz, mythes et réalités".

 

 

 

5 octobre 2007 5 05 /10 /octobre /2007 11:02
Les ouvrages sont cités dans l’ordre chronologique de leur publication. Le choix des limites chronologiques est assez arbitraire, l’année 2000 a le mérite de trancher une période et de marquer une rupture chronologique nette. De toutes façons, les publications sur cette période, dans notre petit département, ne sont pas légions et n’encombrent pas les fonds de bibliothèque, le choix d’une date de rupture est donc purement formelle.
 
ROGISSART Jean, Cellule XIII, Éditions de l’amitié par le livre, Blainville sur mer, 1961
 
Jean Rogissart, né à Braux le 28 octobre 1894, instituteur à Joigny, poète et écrivain de renommée nationale (Prix Renaudot en 1937 pour Mervale, Prix du roman populiste en 1941 pour Le fer et la forêt, Prix Eugène-le-Roy en 1958 pour Passantes d’Octobre), auteur d’une saga familiale, Les Mamert, dont Cellule XIII est le septième et dernier volet, paru l’année du décès de l’auteur.
Cellule XIII, qui est intitulé « Roman », est en fait un récit autobiographique, qui relate la détention de l’auteur du 29 juillet au 12 août 1944 à la prison de la place Carnot à Charleville.
Il mérite à ce titre sa place dans cette bibliographie. D’autant qu’il s’avère à la lecture que nombre de ses protagonistes, sinon tous, furent des personnages réels, apparaissant parfois sous leur vrai nom, parfois sous un pseudonyme.
Jean Rogissart / Michel Mamert fut arrêté sur dénonciation pour son engagement politique lors du Front populaire et son orientation idéologique. Arrêté par la Gestapo à son domicile, emmené dans ses bureaux de l’avenue Nationale à Charleville, interrogé sur ses antécédents, sur de possibles accointances avec « le maquis », Michel Mamert, le narrateur, s’interroge sur les motifs de cette arrestation, livre ses réflexions sur l’action politique, sur la résistance à l’occupant, dépeint enfin les grandeurs, les faiblesses, les limites de l’homme face à l’oppression.
 
Mais Cellule XIII est aussi et surtout un roman à clefs, où apparaissent, sous leur nom ou sous des pseudonymes, les figures d’hommes de son temps. En voici quelques-unes.
 
Miguel Sauvage, responsable du Front national, futur gendre de Jean Rogissart, y apparaît sous les traits de « Léonce », l’ami de la fille de Michel Mamert. Rogissart le décrit longuement, lui, ainsi que son père engagé au début du siècle dans le mouvement socialiste. Il dépeint le passage de « Léonce » à l’école normale, sa révolte devant l’injustice, sa captivité en 1940, le retour à son poste d’instituteur après une période de captivité dans un camp allemand. J’en extrais ces passages :
« Tout à coup, il pensa à Léonce qui pouvait bien être arrêté et il évoqua son mince visage triangulaire, ses traits anguleux, les yeux d’un brun caressants et le regard ironique et clair […] Il venait fréquemment chez Michel, sous prétexte de livres à prêter, à emprunter. Michel avait vite fini par se rendre compte que ces visites coïncidaient toujours avec un déraillement, une explosion qui paralysait le trafic pour quelques jours. Des convois tombaient du remblai, leur charge pillée par les habitants des environs. Était-il dans le coup ? Était-ce lui ou son équipe qui deux fois de suite avait fait sauter l’écluse par une machination bien ourdie ? »
 
D’autres apparaissent sous un pseudonyme transparent. Le compagnon de cellule, « Léon Maël », de son vrai nom Charles Hamel, originaire d’Avançon, arrêté le 24 avril 1944 par la Feldgendarmerie de Rethel pour confection de faux-papiers et détention d’armes :
 « “… Regardez-moi”.  Il ouvrit la bouche : les incisives manquaient. “ Ils m’ont cassé les dents à coups de bâtons, l’une après l’autre. Je ne voulais rien avouer, ni dénoncer personne. Mon fils s’est évadé de la prison de Rethel, après avoir tué un gardien. A cette heure-ci, peut-être est-il mort lui-même. Arrêté, j’ai subi la question. La persuasion échouant autant que leurs menaces, leur bienveillance fictive ne me touchant nullement, ils passèrent aux actes.
Mains et pieds attachés, obligé de tenir la bouche grande ouverte à toutes leurs interrogations. Alors, avec le bout de leur gourdin ils enfonçaient une dent, lentement, puis la brisaient d’un coup sec. Oh ! pas toutes le même jour ! Le petit jeu s’est renouvelé cinq ou six fois. Je n’ai rien dit : parler, c’était l’engrenage : un mot en appelait un autre et je glissais sur la planche savonnée. Je savais où mon fils aurait pu se cacher, j’ai préféré le silence complet. Alors, je rentrais ici, rompu de coups, la bouche en feu, les gencives saignantes. J’avais toute la nuit pour souffrir et méditer. Le lendemain, la corrida reprenait, obstinée, farouche, inventive et perverse. Rien à faire, plutôt le poteau sur-le-champ ! Mais tant qu’on se tait, ils ne peuvent en finir avec vous. Depuis peu ils me laissent tranquille et je tremble qu’ils n’aient découvert celui qu’ils recherchaient. Ou bien, je suis condamné sans jugement. Je vais passer à nouveau devant la Cour martiale et entendre prononcer mon arrêt. Pour combien de jours suis-je encore avec vous ? Mais j’ai pris mes responsabilités, j’ai choisi !” » 
(voir aussi Ami, si tu tombes)
 
Henri Moreau, le chef du BOA des Ardennes, arrêté le 1er janvier 1944 sous une fausse identité en gare de Chalons/ Marne, y figure sous son vrai nom. Il partagea avec Rogissart/ Mamert la cellule XIII. « L’autre à gauche devait être tout jeune encore, amis sa longue barbe châtain et sa chevelure, incultes depuis pas mal de semaines, empêchaient de lui donner un âge. Les yeux bleus, d’un bleu de véronique des bois, étaient câlins, quasi-féminins et le profil, ce front que prolongeait un nez droit faisait songer à un grec de l’Attique, comme les vases anciens en décoraient leurs flancs rouges. »
Moreau, pour ne pas être reconnu par ses gardiens, ou par les autres détenus, avait laissé pousser sa barbe. Détenu sous une fausse identité, recherché par les Allemands, ses gardiens ignoraient ses qualités. Voulant faire connaître sa position à ses amis de la Résistance, il demandera à Rogissart/Mamert, à sa sortie de prison, de faire passer un message dans un certain bar des environs de la place Ducale.
« Vous connaissez le bar des Allobroges, au coin de la rue des Juifs et de celle du Moulin, à gauche en descendant vers la Meuse ? C’est le seul. Vous entrez, vous allez au comptoir et en commandant un verre, vous murmurerez le plus bas possible :  “Lucien salue la Mère !” »
Rogissart/ Mamert trouvera porte close, ne pourra délivrer le billet. Henri Moreau fera partie des fusillés du bois de la Rosière à Tournes, le 29 août 1944. Jean Rogissart écrira dans L’Ardennais un article à sa mémoire à la Libération.
 
Autre fusillé de Tournes, apparaissant sous les traits du « speaker » de la prison, Louis Manon, aubergiste à Haybes, qui ravitaillait et hébergeait des réfractaires au STO, arrêté le 13 mars 1944 sur dénonciation (épisode développé dans L’affaire des Manises) .
« C’est un restaurateur de la Vallée qui s’est fait pincer à ravitailler un maquis belge. Une fille publique l’a dénoncé et il est condamné à mort. Par quelle intercession n’a-t-il pas été passé par les armes ? Mystère ! Son sursis se prolonge anormalement. Les Chleuhs ont-ils oublié son cas, veulent-ils l’utiliser comme appeau ? Personne n’en sait rien ! Il se passe de si étranges choses dans une prison, même allemande !
Par surcroît, il jouit de libertés étranges, qu’on pourrait juger suspectes. Vous le voyez balayer les couloirs, faire diverses corvées. L’adjudant Kauf l’emploie comme tampon. Il connaît toutes les sentinelles, leur parle familièrement, en reçoit du tabac, du sucre, du fromage. Il arrive qu’il sorte en ville sous la conduite de Hans ; il rapporte même des douceurs pour divers internés […]. Pourquoi est-il en cellule ? Seul ! Et reçoit-il des journaux, de nombreux colis de vivres, boit-il chaque jour du vin bouché, et partage-t-il son eau de mirabelle avec ses porte-clefs ? N’est-ce pas inouï ? […]
Donc, notre hôtelier surprend des renseignements en ville, capte une ligne par-ci, un on-dit par-là. Dès que se relâche la surveillance, il communique ces nouvelles à haute voix… Il se croit sauf et vous le voyez faire le fou à la promenade, gesticuler, s’esclaffer. Un aveu in extremis lui vaut-il cette fausse sécurité ? Ne sera-t-il que déporté ? Grâce à lui, nous sommes un peu au courant des événements extérieurs. Je ne pense pas qu’il diffuse de bobards, tout au plus peut-il exagérer les faits. Ses révélations n’ont sans doute guère d’importance et c’est pourquoi on le laisse parler.
- Ils doivent bien le reconnaître. Il a un pur accent belge qui le dénonce.
- Bah ! Le pauvre homme se fait des illusions, tant mieux, tout au moins il est moins malheureux tant qu’elles durent. Je lui souhaite de ne pas se tromper, bien sincèrement. »
 
Le récit de Jean Rogissart, nonobstant ses qualités littéraires, se révèle donc un fabuleux témoignage sur les conditions de détention à la prison de Charleville pendant l’occupation, sur la Résistance, sur l’Occupation. Puissent ces quelques lignes vous donner envie de le (re) découvrir.
 

Voir
ici la contribution de Marc Hamel
Published by philippe lecler - dans "Cellule XIII"
commenter cet article
4 octobre 2007 4 04 /10 /octobre /2007 14:12
Marc HAMEL, 35 route des Cèdres, Brouterie, 16600 MORNAC.
Né à Avançon le 12 mars 1926, ancien Maire de Mornac, Combattant 39-45, Combattant Volontaire de la Résistance, Interné Résistant.
 
Ayant quitté les Ardennes pour la Charente depuis 1954 et n'étant pas abonné à L'Ardennais comme je le suis maintenant, ce n'est que très longtemps après la publication de Cellule XIII de Jean ROGISSART, que j'ai connu sa parution. J'ai aussitôt joint mon beau-frère à Sedan qui m'a trouvé le dernier dans une librairie de Charleville, je l'ai donné à ma sœur. Démuni, je me suis alors adressé à l'éditeur «  l'Amitié par le Livre » à Blainville­-sur-Mer. Celui-ci m'a adressé son dernier exemplaire, en me précisant que Jean ROGISSART était décédé en 1961. En allant m'incliner sur la tombe d'Henri MOREAU, à Nouic (Haute­Vienne), j'ai offert mon exemplaire à sa famille. Comme depuis longtemps il n'y avait plus un seul exemplaire en librairie, le tirage en étant épuisé, ce qui prouve son succès, j'ai contacté Mme ROGISSART, qui très gentiment m'a envoyé un exemplaire d'une série spéciale, le n° 881, tiré sur Gothic. Un retirage a été réalisé depuis de la saga des MAMERT dont Cellule XIII est le dernier ouvrage.
J'ai bien entendu lu cet ouvrage avec un intérêt tout particulier, car mon père Charles HAMEL, d'Avançon, arrêté le 25 avril 1944 pour espionnage, a été interné à la prison Carnot dans la fameuse cellule XIII jusqu'au 29 août 1944, torturé par la Gestapo de la rue de Tivoli, traduit devant le tribunal de guerre allemand de Charleville fin juin 1944, défendu par Me Marceau VIGNON, condamné à la réclusion, de fait était destiné à la déportation.
Je n'ai reconnu ni l'homme, ni l'idéaliste qu'était mon père dans le personnage de Léon MAËL dépeint par l'auteur. Jean ROGISSART avait pourtant le 28 octobre 1944 dédié chaleureusement deux poèmes de sa conception « Au camarade HAMEL en souvenir de la prison Carnot » ; écrivain, dont moi Ardennais originaire du calcaire rethelois admire le style et la plume pour l'ensemble de son oeuvre, celle du chantre de l'Ardenne du schiste, du fer et de la Vallée de la Meuse ouvrière. Le 19 mars 1952, il demandait à mon père de lui établir de manière urgente et en double exemplaire, légalisée, une attestation comme quoi il avait été son codétenu du 29 juillet 1944 au 12 août 1944 cellule XIII, à lui retourner sans délai. Le ton avait déjà changé ! Je ne sais si mon père lui a répondu, il était à cette époque à Bichat à Paris, hospitalisé pour le cancer qui l'emportera six mois plus tard. Pourquoi Jean ROGISSART a-t-il changé d'attitude ? Pourquoi a-t-il maltraité de la sorte Léon MAËL alias Charles HAMEL, ce qui ne fait aucun doute, dans ce livre paru neuf ans après sa disparition le 22 septembre 1952, car c'est bien lui qui apparaît derrière cette anagramme imparfaite? Quel manque d'honnêteté envers lui et quelle indélicatesse ! Pourquoi a-t-il offensé mon père en dressant un portrait aussi tendancieux de Léon MAËL alias Charles MAËL, résistant qui a bien mérité de la Patrie ! C'est ce que m'a écrit Me VIGNON son avocat devant le tribunal de guerre allemand de Charleville ? Pourquoi a-t-il, dans Cellule XIII un ouvrage dédié : «À la mémoire de tous les Résistants et des victimes raciales », été aussi injuste envers son ancien codétenu, un authentique résistant lui ? Pourquoi ?
 
Avant d'entrer dans le détail de mes remarques, il convient de savoir que Charles HAMEL responsable du groupe de résistance « Lorraine » d'Avançon a été arrêté le 25 avril 1944 pour espionnage et interné à Carnot jusqu'au 29 août 1944. Il avait pour compagnons, dans la cellule 13 : Henri MOREAU qui fut fusillé à Tournes le 29 août 1944 et deux autres prisonniers, dont l'un devait être bûcheron de son état et l'autre dont j'ignorais tout. A la fin du mois de juillet 1944, Jean ROGISSART vint les y rejoindre, il a été libéré le 12 août. Mon père, condamné à la réclusion à la fin du mois de juin 1944, a été maintenu à Charleville en raison de mon évasion du 2 juillet consécutive à mon arrestation du 29 juin 1944. Les Allemands espéraient bien me reprendre, mais ils n'y réussirent jamais !
D'emblée, à la page 42 de Cellule XIII, ROGISSART alias Michel MAMERT arrivant dans la cellule écrit :
« À droite, un grand blond, maigre même décharné... il jeta un coup d’œil oblique sur l'arrivant... » ( Léon MAËL)
« L'autre à gauche devait être tout jeune encore... les yeux        bleus, d'un bleu de véronique des bois, étaient câlins, quasi-féminins et le profil, ce front que prolongeait un nez droit faisait songer à un Grec de l'Attique » (Henri MOREAU)
À la page 67 : alors qu'Henri lui développait sa philosophie chrétienne, l'auteur écrit :
« MAËL le dévisagea mauvaisement. »
Page 82 :
À LEBLOND qui tardait à faire sa toilette, MAËL ne pouvait lui parler gentiment :
« Et lave-toi hein ? gronda Léon. »
Page 84 :
Par contre : MAËL venait de donner un morceau de pain sorti de sa musette à LEBLOND, MICHEL alias ROGISSART se pose, a priori, la question du prosélytisme : « Les idées d'Henri on les connaissait: le Christ les inspirait quelque peu, mais MAËL était agnostique. Alors quel prosélytisme habile cachait cette générosité? Voulait-il effacer certains préjugés possibles. « Si je n'en avais pas été témoin, pensa MICHEL, Léon MAËL aurait-il manifesté cette bonté ? »
Page 113 :
Un dimanche matin d'une cellule du dessous, « celle des curés », montaient des chants religieux : «l'architecte (Henri MOREAU) écoutait, tandis que MAËL ostensiblement avait un rictus hostile »…
Page 119 :
MAËL était incapable d'encourager gentiment Henri, déprimé, à manger : «Malgré les injonctions de Léon MAËL … »
Page 175, ce parallèle:
« MAËL plaisantait-il, sa réflexion était-elle sarcasme ou amertume ? Il n 'était pas facile de lire sur le visage blême, dans les yeux durs qui le creusaient, sinistres comme des orbites vides. Henri présentait par contre son bon regard indulgent et quiet. »
Un psychiatre expliquerait les motivations profondes de l'auteur redevable envers l'un et éprouvant du ressentiment à l'encontre de l'autre.
Cela continue page 181 :
« Henri était sans contredit incapable d'une telle fourberie ! Est-ce que le cultivateur eût été aussi droit, aussi loyal ? »
Et je ne suis pas exhaustif ! Bien sûr, il n'a pas dit que du mal, mais il en a néanmoins trop dit.
Moi-même Marc HAMEL, digne fils de cet être, je ne peux qu'être un assassin, puisqu'il fait dire à mon père page 101 : « Mon fils s'était évadé de la prison de Rethel, après avoir tué un gardien. »
Évadé : OUI! Tueur NON!        Merci beaucoup Monsieur ROGISSART ! Qu'ont pu penser de moi depuis cette parution en 1961 les nombreux lecteurs qui ont fait le rapprochement ? Je suis encore en vie ! Alors ?
Je précise que la Maison d'Arrêt de Rethel, qui était sous administration française, comme beaucoup d'autres, a été l'antichambre de la mort pour bien des patriotes et que bien sûr le personnel était français.
Je ne sais comment mon père aurait réagi à la lecture de ces gentillesses, distillées au long des pages de Cellule XIII après sa mort, s'il avait pu les lire. Il aurait pu demander des comptes. Une action en justice eut été possible.
Bien sûr, mon père n'avait pas manqué de me raconter sa détention et sa libération. Au sujet de ROGISSART il a précisé qu'il ne fut pas un codétenu exemplaire, à tel point qu'à sa sortie de prison il avait emporté le pain et le chocolat qui lui restait de son dernier colis. Il a même fait allusion à une mission capitale pour MOREAU qu'il n'aurait pas accomplie.
 
Après avoir gardé son pain et son chocolat, comment Monsieur ROGISSART a-t-il pu écrire sans sourciller à la page 119, où il démontre la pitié d'un Allemand pour Henri que lui n'avait pas eue :
« Alors un des porte-clefs jeta un gros chanteau de pain sur le lit de Henri, un supplément copieux. Pour toi, fit-il, pauvre Henri ! Merci pour lui, lança LEBLOND. Il dort. Celui-là, c'est Bruno, ajouta-t-il à l'adresse de MICHEL. Un Saxon : pas mauvais bougre. Jamais il n'oublie MOREAU... II avait pitié de l'architecte parce qu'il savait que jamais Henri ne recevait aucun colis. »
Il est vrai qu'Henri MOREAU avait été arrêté à la gare de Châlons-sur-Marne depuis janvier 1944. Plus personne de ses contacts dans les Ardennes n'avait de nouvelles depuis de LUCIEN le responsable du B.O.A. pour ce département. En conséquence, il ne recevait de colis de quiconque, ne pouvant prévenir qu'il était à Carnot sans se démasquer, où il laissait pousser sa barbe afin de ne pas être reconnu. Les Allemands détenaient le LUCIEN, qu'ils recherchaient tant, sans savoir que c'était Henri MOREAU, lequel a soutenu mordicus qu'il était Henri MOREAU en voyage d'affaires, arrêté à tort.
Lorsque l'on sait comme moi, la grande admiration et l'affection qu'avait mon père pour Henri MOREAU. Lorsque l'on sait comme moi, comment il exaltait le souvenir de cet ardent patriote qui, évadé de son frontstalag de Charleville, était resté dans les Ardennes pour y organiser la résistance et y mourir sous les balles nazies, au lieu d'aller se réfugier tranquillement dans son limousin natal. Il régnait une telle confiance entre Henri MOREAU et Charles HAMEL à Carnot, que seul mon père savait qu'il était LUCIEN. Ensemble, ils ont tenté l'évasion, ensemble, ils ont malheureusement échoué, cela a renforcé leur solidarité. Ils s'étaient promis d'aller à Lourdes, s'ils s'en sortaient. Mon père partageait essentiellement ses colis avec lui qui n'en recevait pas, bien sûr !
Et pour éclairer sur « l'anticlérical » qu'était mon père au travers du personnage de MAËL, il est bon de savoir qu'avant la guerre, il avait offert au vieux curé du village, l'abbé BOUCHY, une petite Citroën d'occasion rachetée à son beau-frère l'abbé HAGUENIN et lui avait même appris à conduire ! Il fréquenta l'église jusqu'à son arrestation, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir son opinion sur certains clercs.
Lorsque l'on sait tout cela, on ne peut que hausser les épaules devant ce portrait stupide et méchant de MAËL, portrait dressé avec une intention certaine!
Jusqu'à présent j'avais mis cette littérature sur le compte d'un besoin de romanesque : celui de créer un antagonisme entre MOREAU et MAËL pour donner du relief au roman et j'en suis resté là ! J'étais un naïf, car mon épouse avait été choquée par l'image de son beau-­père et de son mari et elle n'avait pas manqué de le souligner.
De plus, cette littérature n'a pas manqué de faire chorus avec le discrédit entretenu même après la mort de mon père dans le milieu local et rethelois, dont on dit encore maintenant que c'était un original et de moi un rabâcheur !
 
Un événement inattendu : Une lettre de mon père que j'ignorais totalement, datant de septembre 1944, relatant les circonstances et péripéties du mois d'août 1944 à la prison Carnot avec noms de témoins à l'appui existe, classée aux Archives Départementales, cotée 1294 W19, j'ai pu la consulter recto verso, cette précision a son importance, à la fin du mois de décembre 2005. Elle m'a permis de me faire une opinion sur les motivations de l'auteur, ainsi que connaître le nom des témoins cités par mon père.
Un engagement de réserve souscrit afin d'obtenir l'autorisation de consulter cette pièce, m'oblige à me taire, mais il n'est interdit à personne de faire les mêmes démarches que moi auprès des Archives départementales pour connaître la suite de cette tragédie et le pourquoi de cette attitude de Jean ROGISSART envers son ancien compagnon de cellule!
 
À Mornac, le 12 mars 2006
 
Cette lettre dont parle M. Hamel fut rédigée par son père et adressée à la commission d’épuration à Charleville. Elle dénonçait l’attitude de Rogissart pendant sa détention, et surtout le fait que, contrairement à ce qui est dit dans Cellule XIII (pas encore écrit à l’époque), Rogissart ne serait jamais passé, comme le lui avait demandé H. Moreau, au bar des Allobroges pour prévenir la Résistance qu’il était détenu à Carnot :
« Le Bar des Allobroges faisait bien le coin à gauche ; les détails donnés par Henri étaient des plus exacts ; mais tout y était clos. Portes et fenêtres fermées, barrées de panneaux cadenassés, du rez-de-chaussée aux étages […] Sa mission était terminée avant de commencer. » (Cellule XIII, p. 183)
Charles Hamel précisait aussi dans ce courrier qu’il s’était, lui, rendu en ce lieu remettre, à la Libération, les quelques effets de Moreau.
Que la Résistance ait été prévenue ou non de la présence de Moreau à la prison n’aurait sans doute rien changé à son destin. La question reste posée de la sincérité de Rogissart. Elle est de toute façon annexe. Cellule XIII est intitulé « roman ». L’auteur a pu prendre quelques libertés avec la vérité (la réalité) sans se renier. Sans négliger ni mépriser la légitime indignation de Marc Hamel,  ces points relevés n’enlèvent rien à la qualité de l’œuvre de Jean Rogissart.
 P.L.
 
 
Published by Marc Hamel / Philippe Lecler - dans "Cellule XIII"
commenter cet article
15 septembre 2007 6 15 /09 /septembre /2007 14:38
       
        Samedi 8 septembre, la commune de Nouic, dans la Haute-Vienne, a inauguré une rue Henri Moreau, enfant de ce village du Limousin, en honneur à la mémoire du grand résistant qu'il fut.
Outre les autorités locales et les représentants des associations patriotiques, un seul représentant des Ardennes assista à la cérémonie (à titre privé), M. Marc Hamel, dont on se souvient que le père, Charles Hamel, avait partagé la même cellule qu'Henri Moreau à la prison de la place Carnot à Charleville.


" Je leur en ai trop fait. Ils me condamneront à mort ! N'importe ! C'est leur droit. C'est la guerre."
Extrait d'un article de l'Ardennais, du 20-21 septembre 1944, signé de Jean Rogissart

       Issu d'une modeste famille de quatre enfants, Henri Moreau naquit à Nouic le 24 avril 1919. Son père était menuisier-charpentier, et Henri s'apprêtait, après d'excellentes études primaires, à entrer dans l'entreprise familiale lorsque la guerre arriva . En 1939, il fut mobilisé dans le 158e Régiment d'infanterie coloniale en garnison à Agen. Lors de la campagne de France, il défendit la ville de Rethel (juin 1940). Fait prisonnier, interné au Stalag de Charleville, il s'en évada en février 1942 et après avoir pris contact avec Paul Royaux, il fut nommé, sous le pseudo de "Lucien", chef de secteur de Signy-l'Abbaye jusqu'en juin 1943, date à laquelle il fut nommé responsable départemental du Bureau des opérations aériennes (BOA). Il conserva cette fonction  jusqu'à son arrestation par la Gestapo, à la gare de Châlons-sur-Marne en janvier 1944. Incarcéré à la prison Carnot de  Charleville, dans la cellule XIII qu'il partagea un temps avec Jean Rogissart, il fut fusillé au Bois de la Rosière , à Tournes, avec douze autres prisonniers, le 29 août 1944.



Départ du cortège pour la rue Henri Moreau, au premier rang, Madame le maire de Nouic et son adjoint, petit-neveu d'Henri Moreau.

Monsieur Marc Hamel, lisant un poème de sa composition en hommage à Henri Moreau

Tous nos remerciements à M. Hamel pour les informations sur cette cérémonie et les clichés qu'il nous a envoyés.
Published by philippe lecler - dans "Cellule XIII"
commenter cet article