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Les abeilles

Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). A ceux-là il faut répondre :
« C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
 
Jean Paulhan
« L’abeille », texte signé "Juste", paru dans Les cahiers de Libération en février 1944

Les rendez-vous

Vendredi 12 mai à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Grégory Kaczmarek : "La grande grève revinoise de 1907 : cinq mois de combats ouvriers".

Vendredi 16 juin à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Philippe Lecler : "Pol Renard, un héros de la Résistance".

 

 

15 novembre 2007 4 15 /11 /novembre /2007 17:44

Avril 1944 : La Gestapo de l'avenue Foch, infiltrée, décime la Résistance ardennaise...

La répression à Sedan et à Charleville...

 Á la mi-février de 1944, plusieurs forteresses volantes s'étaient écrasées dans la région de Sedan. Quelques aviateurs, indemnes, s'étaient échappés des appareils en flammes et avaient trouvé asile dans des fermes environnantes.

    La Résistance locale ayant été contactée pour leur venir en aide avait délégué Jean-Marie Chardenal, agent du service de renseignement du maquis du Banel, qui dans de tels cas s'occupait plus particulièrement de leur trouver des lieux d'hébergement et d'assurer leur subsistance. Avec son ami René Schewe, garagiste place Nassau à Sedan, Chardenal se rendit, le 20 février, à Vendresse (chez le boulanger, M. Corniquet) pour recueillir sept aviateurs américains. Le même jour, Alfred Desson, mécanicien à Sedan, alla chercher un officier américain recueilli par le garde des Eaux et Forêts du Mont-Dieu. Le 1er mars encore, René Schewe allait rechercher cinq pilotes américains regroupés à la ferme de Bar, chez Gaston Saunois, qu'il conduisit, sur leur demande, en Belgique, à Muno.

    Chardenal sollicita les membres de la résistance de Sedan pour assurer un hébergement à ces naufragés du ciel. Lui-même en garda quelques-uns, d'autres furent placés chez René Schewe, chez Henri Baudry, mécanicien à Torcy, chez Alfred Desson, chez l'épicier Francesco Carrera (qui depuis la fin de 1943 en avait déjà hébergé une quinzaine), chez Paul Dubois enfin, artisan à Sedan et ancien agent de liaison entre les groupes français et belges affiliés au réseau Prosper.

Au début du mois de mars, le chef de secteur de Sedan reçut la visite de Charles Saint-Yves et lui indiqua la situation de ces aviateurs dont il ne savait que faire.

« Il me dit que par l'intermédiaire du centre de la Résistance de Charleville, il serait possible d'obtenir un camion qui viendrait chercher ces Américains. Je conduisis Charles chez Jean-Marie Chardenal. Ce dernier prit rendez-vous à Charleville pour le lendemain. Quelques jours après, Jean-Marie Chardenal ayant regroupé ces huit Américains chez M. Paul Dubois à Torcy, le camion demandé à Charleville vint effectivement les chercher. » Faut-il préciser que le camion était celui envoyé de Paris, dont le chauffeur, Henri Nicolas, poursuivait sa sinistre besogne ? « Une semaine environ après, le même chauffeur qui conduisait le camion vint avec une voiture de la Gestapo pour arrêter Jean-Marie Chardenal, Alfred Desson, Paul Dubois, Henri Baudry, Jean Rolland, qui tous les cinq avaient logé ou ravitaillé ces Américains, et avaient été vus par le chauffeur du dit camion le jour de leur départ. »

 Ainsi, le 31 mars 1944, le lendemain de la mort de Fontaine, la Gestapo de l'avenue Foch commençait son ratissage dans le milieu des résistants ardennais, repassant partout où, sur les indications données en toute bonne foi par Fontaine, Mathieu, ou Saint-Yves, des aviateurs avaient été récupérés. Toutes les personnes rencontrées par Nicolas furent arrêtées, à l'instar de Jean Rolland, garagiste à Torcy, qui avait dépanné le camion de Nicolas le jour où celui-ci était venu chercher les Américains.
René Schewe échappa aux griffes de la Gestapo, tout comme Francisco Carrera, dont Nicolas ignorait probablement l'existence. Alfred Desson, alors qu'il était incarcéré, parvint depuis sa cellule à faire prévenir M. Théo, 
garde des Eaux et Forêts au Mont-Dieu, des soupçons qui pesaient sur lui, ce qui lui permit de fuir à temps.

Ce même jour fut arrêté par la police allemande Émile Lambert, loueur de voitures à Charleville, puis le lendemain, 1er avril, Roger Mathieu fut à son tour appréhendé à son domicile.

À la suite des enquêtes menées par la Gestapo dans ce milieu, et des connaissances qu'elle en avait acquises, furent arrêtés d'autres personnes qui étaient, notamment, des relations de Jean-Marie Chardenal et des agents du service de renseignement du maquis du Banel : Pierre Robert, sous-chef de gare à Sedan, chargé de contrôler les transports militaires allemands au départ et au passage de la gare, arrêté le 31 mars ; Robert Wesse, élève-instituteur, arrêté le 1er avril ; Roger Willième, contrôleur technique à la SNCF à Sedan, membre de Libération-Nord, arrêté le 2 avril.

 


  ... Et dans la région d'Attigny...

        Dans les environs d'Attigny, Roger Mathieu et Charles Saint-Yves plaçaient, le plus souvent, les aviateurs dans des fermes : au Petit-Ban, à Écordal, chez la famille Sagnet ; à la Maronnerie, entre Écordal et Tourteron, chez la famille Thomas ; à la ferme Fricoteau, à Roche ; chez Henri Logeart, maréchal-ferrant à Givry-sur-Aisne ; chez Charles Lambert, commerçant à Attigny. L'épicentre du réseau Samson en cette région, c'était la ferme du Chesnois, située à Alland'huy. Propriété de la famille Fromentin, elle était le lieu de rassemblement  des aviateurs, dont la fille, Lucienne, organisait les départs jusque Paris, en train depuis la gare d'Amagne-Lucquy, ou par Reims, dans la camionnette de M. Logeart.  Ils furent nombreux les aviateurs à transiter en ces lieux. Mme Paulette Delvaux, la plus jeune des deux filles de la famille Sagnet, se souvient que depuis l'été de 1943 (au moins), des aviateurs étaient toujours présents à la ferme du Petit-Ban, quatre par quatre au fur et à mesure des évacuations, jusqu'à ce que, début 1944, la filière s'essouffle, sans que l'on sache pourquoi, et que la solution se présente à cette inertie par l'arrivée de Nicolas, introduit par le chauffeur-mécanicien de la laiterie « Maggi » d'Attigny, Jean Méréo, qui passait tous les jours relever le fruit de la traite des bêtes et qui jouait le rôle d'agent de liaison entre les différents relais du réseau :

 

" Le 1er mars 1944, le jour de mes 20 ans, il y avait cinq ou six américains qui étaient chez les Thomas, dit Paulette Delvaux. Ils les avaient amenés chez nous, avec les trois ou quatre que nous hébergions. Nous avons fait des gaufres. C'était juste un mois avant les arrestations. Nous sommes allés ensemble, avec papa, emmener les Américains à la ferme du Chesnois, et c'est  Nicolas qui est venu les y chercher, et ce Nicolas était avec la Gestapo quand celle-ci est venue arrêter mes parents."

 Paulette se souvient particulièrement d'un ramassage à la ferme du Chesnois, où elle était allée accompagner quelques aviateurs (selon Marcelle Fromentin, Nicolas vint au Chesnois en chercher 13, et un Français « gaulliste » cherchant à rejoindre Londres, vers le 15 mars), et où Nicolas, un homme grand, costaud, au crâne dégarni, était arrivé dans sa camionnette, un véhicule d'une couleur sombre et de forme oblongue. « Ça ferait un beau corbillard, non ? » avait-il demandé après avoir chargé ses passagers...

Deux des membres américains de l'équipage du B-17 "Suicide Susan" furent hébergés par Paul et Blanche Sagnet à Ecordal, avant d'être rapatriés vers l'Angleterre via l'Espagne par le réseau Samson (Léonard Mac Chesney, le premier debout à gauche, et Robert Hersh, le second en partant de la droite) (Photo : P. Delvaux)


      Le 31 mars d'abord. Ce jour-là, vers 19 heures, Saint-Yves bavardait avec un ami sur la place de la mairie d'Attigny lorsqu'il fut prévenu que la Gestapo, ou la Milice, perquisitionnait son domicile. Il prit aussitôt la fuite.

    Un peu plus tard, quatre individus armés de mitraillettes firent irruption au domicile des époux Lambert, commerçants à Attigny. Ils commencèrent par fouiller la maison, puis n'y trouvant rien de compromettant, demandèrent à Charles Lambert où se trouvait Saint-Yves, où étaient cachés les Américains ainsi que l'argent et les armes reçus de Londres. Ils finirent par gagner la confiance de M. Lambert, qui observait le mutisme le plus complet, en lui déclarant qu'ils étaient de la Résistance, « envoyés par les grands bureaux de Paris », pour cacher Saint-Yves que les Allemands recherchaient. Puis ils se firent rassurants : « N'ayez pas peur, nous voyons à qui nous avons à faire. Nous avons vu que vous ne vendez pas les amis, aussi maintenant nous avons confiance en vous. » Charles Lambert ne savait pas où était Saint-Yves, mais la Gestapo connaissait son rôle dans le réseau, et différa simplement son arrestation.

    Ils se rendirent ensuite chez Henri Logeart, à Givry-sur-Aisne, que Nicolas avait déjà rencontré alors qu'il allait chercher des aviateurs à la ferme du Chesnois. Il venait de sortir quand les miliciens pénétrèrent dans son domicile. De dépit, ils arrêtèrent sa femme.

Les quatre hommes se dirigèrent ensuite vers la ferme du Chesnois, où ils se livrèrent à une perquisition en règle, tenant sous la menace de leurs armes les hommes de la maison (Georges Fromentin, son fils Jean, ainsi que le commis de culture, Robert Couvin), et procédant à l'arrestation de deux aviateurs belges cachés dans la demeure. Vers 23 heures, d'autres individus armés rejoignirent les premiers, accompagnés par Jean Méréo qui croyait avoir à faire aux résistants qu'il connaissait et qui étaient déjà venus enlever des aviateurs.

    La famille Fromentin fut cantonnée à l'étage de la maison, les autres s'attablèrent dans la cuisine et ripaillèrent toute la nuit, jusqu'à six heures du matin, avant de quitter les lieux. Malgré cette épée de Damoclès suspendue au dessus de leur tête, car contrairement à Jean Méréo ils avaient compris à qui ils avaient affaire, personne ne quitta les lieux.

                  Charles Saint-Yves

        Le lendemain, 1er avril, à l'aube, sept individus armés se présentaient à la ferme de Jean Fricoteau, se déclarant « amis » et demandant à ce dernier où était Saint-Yves et où étaient cachés les trois Américains qu'il logeait. Les visiteurs partirent sans avoir obtenu de réponses mais promirent de revenir en fin de matinée. Trouvant à ce moment là porte close, Jean Fricoteau ayant pris la fuite, ils pénétrèrent par effraction dans la maison et se livrèrent à son pillage.

    Un peu plus tard dans la matinée, Nicolas et quelques autres, accompagnés de Jean Méréo, se présentèrent à la ferme du petit-Ban, chez les Sagnet, toujours sous le prétexte de rechercher Saint-Yves afin de le soustraire aux recherches des Allemands. Il y avait, attablé là, Marcel Picot, résistant FTP rescapé du maquis de Launois et hébergé pour quelques jours avec son ami, René Delvaux, alors absent. Nicolas demanda à Picot s'il accepterait d'aller avec eux à Charleville afin de récupérer des explosifs en vue d'effectuer un sabotage sur voie ferrée. Picot accepta et monta dans leur véhicule. Conduit à Charleville, il fut mené au siège du SD, avenue Nationale, et immédiatement mis en état d'arrestation. Méréo découvrit alors qui étaient ses amis. Il subit le même sort que Picot.

En fin de matinée, six tractions-avant, bondées de miliciens et d'Allemands  bloquèrent les routes menant au Petit-Ban. Nicolas procéda aux arrestations de Paul,  Blanche et Madeleine Sagnet. Paulette fut épargnée.
 

« Je revenais quand les Allemands m'ont empêché de rentrer. J'étais revenue par Écordal, je suis restée au virage là-haut. Ils m'avaient pris pour la fille de la ferme voisine. J'ai vu Nicolas et je l'ai tout de suite reconnu, je lui ai tourné le dos. Un gars de la Gestapo m'a demandé d'attacher le chien de la ferme d'à côté, qui ne cessait d'aboyer, et de rester près de lui. Ce que j'ai fait. Ils sont partis avec papa, maman et ma soeur. »

 La Gestapo attendit une semaine pour procéder aux dernières arrestations. Ce ne fut que le 6 avril au petit matin qu'elle se présenta à la ferme du Chesnois : arrivée de voitures remplies d'Allemands et de miliciens, arrestations des personnes présentes : Georges, Georgette, Jean et Lucienne Fromentin, Robert Couvin. La mère de ce dernier parvint à s'enfuir par une porte dérobée à l'arrivée des Allemands. L'épouse de Jean, Marcelle, qui était enceinte, fut laissée libre.

A la ferme du Chesnois, avant les arrestations. En haut de gauche à droite : Charles Saint-Yves, un aviateur américain, Georgette Fromentin, trois aviateurs américains. En bas de gauche à droite : Robert Couvin, Marcelle et Jean Fromentin, deux aviateurs américains (Photo : Robert Couvin).

 

Ce même jour, la Gestapo procédait aussi à l'arrestation de Charles Lambert, à Attigny.

Toutes les personnes arrêtées dans le cadre de cette affaire furent emmenées à la prison de Charleville et y restèrent enfermées jusqu'au 27 juin, date à laquelle les hommes furent transférés au camp de Compiègne et les femmes au fort de Romainville.

    Le bilan de la répression fut très lourd...

A suivre... Vers la page 4                                                     Retour sur la page 2

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