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Les abeilles

Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). A ceux-là il faut répondre :
« C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
 
Jean Paulhan
« L’abeille », texte signé "Juste", paru dans Les cahiers de Libération en février 1944

Les rendez-vous

Vendredi 12 mai à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Grégory Kaczmarek : "La grande grève revinoise de 1907 : cinq mois de combats ouvriers".

Vendredi 16 juin à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Philippe Lecler : "Pol Renard, un héros de la Résistance".

 

 

2 février 2008 6 02 /02 /février /2008 18:00

    Le blog Judenlager des Mazures comporte de nombreuses pages qui décrivent dans quelles conditions une dizaine d'évadés de ce camp ardennais ont eu la vie sauve grâce à Émile Fontaine (capitaine FFI), à sa campagne Annette Pierron et à la mère de celle-ci, Camille Pierron.
La cérémonie de remise de médailles et de diplômes de Justes parmi les Nations aux noms d'Émile Fontaine, d'Annette et de Camille Pierron, tous trois sauveteurs d'évadés du Judenlager des Mazures, se déroulera à Paris, Assemblée nationale, le lundi 3 décembre 2007 à 18h.

     Nous avons voulu apporter notre pierre à la connaissance que l'on a aujourd'hui de ce grand résistant, en apportant des éléments nouveaux sur son activité clandestine et la cause de la chute de son réseau.

     La mort de Fontaine se situe dans la cadre de l'affaire dite « des parachutistes alliés», suite de deux autres opérations menées par la Gestapo de l'avenue Foch, de Paris. De ces affaires de grande ampleur, étroitement intriquées, découlèrent pour ce qui nous concerne, outre la mort de Fontaine, de nombreuses arrestations dans l'Aisne et dans les Ardennes.
Le résumé de ces épisodes de la répression allemande est tiré d'une recherche effectuée à partir de nombreuses sources, (jamais publiées dans le cas de celle "des parachutistes"), dont le dossier judiciaire des membres de la Gestapo française de l'avenue Foch (conservé aux Archives Nationales. L'appelation de cet épisode, dans l'ensemble des faits reprochés aux membres de cette Gestapo, figure elle-même en intitulé de ce sous-dossier "Affaire des parachutistes alliés"). L'ensemble, dont le dossier de la "French Section" dans sa partie ardennaise, celui des contre-parachutages, et autres ramifications (dont la chute du maquis du Banel), devrait faire prochainement l'objet d'une parution (recherche menée en collaboration avec Annette Biazot). Nous nous en tiendrons ici à la relation du démantèlement de la filière d'évacuation d'aviateurs alliés à laquelle participait Emile Fontaine et à ses conséquences sur la Résistance ardennaise.

    Au cours du printemps et de l'été 1943, le SD de l'avenue Foch démantèle le réseau SOE Prosper / Physician : c'est pour les Allemands le début de l'affaire de la « French Section ». Des centaines d'hommes sont arrêtés, des tonnes d'armes parachutées par les services britanniques et cachées par la Résistance sont prises par la Gestapo. Le département des Ardennes n'est pas épargné : les membres de Prosper, arrêtés en septembre 1943, sont déportés au camp de concentration de Buchenwald.

 

    Le SD, ou Sipo-SD (Sicherheitpolizei-Sicherheitdienst), est le service de sûreté du parti national-socialiste. Il dépend de la SS, dont le chef est Heinrich Himmler.
Il est dirigé en France par le SS Gruppenführer Karl Oberg, chef suprême des SS et de la police, correspondant d'Heinrich Himmler en France. Il couvre l'ORPO (police d'ordre) et le Sipo-SD. Oberg est secondé par le SS Standartenführer Helmut Knochen, chef du Sipo-SD.
Au niveau des opérations, le SS Sturmbannführer Karl Boemelburg est le chef de la section IV du Sipo-SD en France. Cette section IV constitue la Gestapo proprement dite, chargée de "la recherche des ennemis du régime" (Juifs, opposants, communistes, résistants, ...) et de la répression. Elle prend progressivement en charge les tâches abandonnées par l'Abwehr telles que le contre-espionnage. Boemelburg supervise les services du SS Sturmbannführer Josef Kieffer, situés au 84 de l'avenue Foch à Paris.

 

 Dès l'été 1943, par un audacieux Funkspiel mené grâce à l'aide d'un opérateur radio britannique retourné, les codes radio et les quartz récupérés sur les agents de Prosper arrêtés, le SD de l'avenue Foch entre directement en contact avec Londres : c'est le début de l'affaire des contre-parachutages. Se faisant passer pour un groupe de résistance affilié à Prosper, dont le War Office ignore la chute, la Gestapo de l'avenue Foch organise un faux réseau avec de vrais résistants et réclame des armes à Londres. Dans l'Aisne, et notamment dans la région d'Hirson, les hommes de la Gestapo se substituent aux agents de Prosper, se présentant aux groupes locaux comme "des résistants venus de Paris", et forment des équipes de réception des parachutages composées de ces (vrais) résistants recrutés sur place, qui vont dès lors travailler uniquement pour eux, et en toute bonne foi (réseau Archdeacon). Le jeu va durer jusqu'en juin 1944. Ce sont les Allemands qui y mettront eux-mêmes fin. Londres n'y aura vu que du feu, livrant au SD des tonnes d'armes et de l'argent, des agents parachutés auront été réceptionnés (et immédiatement arrêtés) sur les terrains...  C'est par ce biais des contacts pris entre le groupe d'Emile Fontaine et les supposés "résistants parisiens" que la Gestapo va pouvoir infiltrer, et décimer, la Résistance ardennaise au printemps de 1944...

     Le 84 de l'avenue Foch, dans le XVIe  arrondissement de Paris, est un immeuble cossu qui avait été réquisitionné pour abriter une partie des services du SD en France. Dans cette avenue, une douzaine d'immeubles étaient destinés à l'état-major des polices allemandes en France ; les bureaux de Karl Boemelburg, chef de la Gestapo à Paris, en occupant à eux seuls trois ou quatre.
Le 84 héberge le département IV E, en charge du contre-espionnage, des opérations de contre-sabotage, de la protection des troupes allemandes et du personnel allemand dans les territoires occupés. Il est dirigé par le SS Sturmbannführer Hans Kieffer, adjoint du colonel Boemelburg. L'affaire de la French Section et celles qui y furent liées (celle des contre-parachutages du faux réseau Archdeacon  et celle dite « des parachutistes ») fut confiée au bureau (Referat) IVE3, appelé Referat French Section, dirigé par le lieutenant « Docteur » Joseph Götz, et son adjoint, l'adjudant Joseph Placke.
Action d'Émile Fontaine

    Une partie des groupes de résistance dans le département de l'Aisne était rattachée à l'état-major des Ardennes, depuis la formation de l'Armée secrète des Ardennes qui avait vu l'unification des mouvements (OCM et Libération-Nord principalement) et le découpage du département en secteurs. Cette sectorisation avait  été calquée sur le découpage administratif du territoire. Ainsi, les groupes formés dans les cantons d'Aubenton, de Rozoy-Sur-Serre, de Marle et de Sissone avaient été rattachés très tôt à ceux de Signy-l'Abbaye, Rumigny, Chaumont-Porcien et Novion-Porcien, sous la direction d'Henri Moreau, chef du secteur de Signy-l'Abbaye.

En juillet 1943, Henri Moreau, appelé à de nouvelles responsabilités, en avait abandonné le commandement à son adjoint, Adrien Fournaise, alias "Muirion". Employé en gare de Liart, Adrien Fournaise avait favorisé l'évasion des prisonniers de guerre français, puis avait participé à une filière d'évacuation des aviateurs alliés. Son poste le prédisposait en outre à la collecte de renseignements au profit des alliés, dans le cadre des UCR de l'OCM.
Adrien Fournaise fut arrêté par la Gestapo le 24 décembre 1943. Incarcéré à la prison de Charleville, puis au fort de Romainville, il fut d
éporté le 24 février 1944 au départ de Paris, gare de l'Est, vers le camp de concentration de Natzweiler, dans la catégorie des « NN » (Nacht und Nebel). En mai 1944, il fut transféré au camp de concentration de Gross-Rosen, en Silésie, puis à la prison de Nordhausen, près de Dora, où il mourut d'épuisement le 18 février 1945.

Après l'arrestation de Fournaise, le Commandant Fournier, chef des FFI des Ardennes, nomma Émile Fontaine à sa succession.

    Né le 10 février 1905 à Wignehies, dans le département du Nord dans une famille d'agriculteurs, Émile Fontaine s'était installé dans l'Aisne en 1937, où il avait travaillé pour le compte de la coopérative agricole d'Aubenton. Sous l'Occupation, il était entré en résistance, et sous le pseudo de « Tanguy », avait commencé à structurer les groupes épars de patriotes rétifs à la propagande de Vichy et favorables à de Gaulle. Sa situation professionnelle était particulièrement intéressante pour la Résistance, lui procurant une relative liberté de circulation, mais surtout lui permettant d'approvisionner facilement les maquis en formation dans la région, refuges de réfractaires et d'aviateurs alliés qu'il fallait héberger avant de pouvoir trouver une filière qui leur permit de rejoindre l'Angleterre.

    Au milieu de l'année 1943, Fontaine fut arrêté par la gendarmerie avec dans sa camionnette un chargement de denrées volées à la WOL, dont il ne put justifier ni la provenance, ni, bien sûr, la destination. D'abord emprisonné à Rethel sous l'accusation de s'adonner au marché noir, il fut interné, jusqu'à la fin de l'année, au camp des Mazures. Là il fut confronté à la réalité des persécutions raciales, et dès sa libération vint en aide aux juifs évadés, les hébergeant et leur fournissant de faux papiers. D'ailleurs, l'un d'eux, caché à son domicile, y fut arrêté après son assassinat par la Gestapo. Une stèle apposée par ceux qu'il sauva fut érigée à Aubenton après la libération, et une rue Émile Fontaine, inaugurée en 2006 à Aubenton, rappelle l'action de cet homme brave à qui va être décerné le titre de Juste des Nations par Yad Vashem (voir les nombreuses pages qui lui sont consacrées ici).

    Création et entretien de maquis, sabotages d'installations agricoles et sur voie ferrée, renseignement au profit des alliés, sauvetage d'évadés, que ce soient de prisonniers de guerre français, juifs des Mazures, ou d'aviateurs alliés ; par la diversité des actions menées contre l'occupant, la charge qui pesait sur le capitaine FFI Émile Fontaine était immense.

 A suivre... Vers la page 2

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