
Après avoir passé une visite médicale à Sedan, si l'on peut appeler cela une visite médicale, quelques jours après, j'ai reçu une convocation pour me rendre à l'Hôtel de ville de Charleville, sans autre explication.
J'en ai parlé à mon employeur qui était un très brave homme et comprenait mon désarroi, je suis allé voir le maire de B... où je résidais. Il me répondit qu'il ne pouvait hélas rien faire pour moi. Je me suis donc présenté à Charleville, car il faut savoir que si nous ne nous présentions pas à la convocation, nous étions recherchés par la police allemande et la police de Vichy.
J'étais pris dans une souricière, comment y échapper ? Où se cacher ? Manger quoi ? Gagner le maquis et être réfractaire ? Facile à dire mais comment faire sans aucun appui ? En mars 43, les maquis étaient à peine naissants, j'avais deux frères à la maison, qui pouvaient partir à ma place, mais cela je ne l'aurais voulu à aucun prix. C'est moi que le sort avait désigné, non pas eux. Et des sanctions pouvaient être prises contre ma famille.
Je me suis donc présenté avec ma convocation à l'Hôtel de ville. Des femmes ou des jeunes filles françaises me présentèrent une carte pour le S.T.O. Derrière elles, un officier allemand. J'ai refusé de signer cette carte, pour bien leur faire comprendre que je n'étais pas d'accord avec cette réquisition forcée et que j'avais du travail en France.
L'officier allemand a répondu en français, qu'il parlait aussi bien que moi, « signé ou pas signé, qu'il se mette avec les autres ». Nous étions environ une cinquantaine. Nous avons ensuite été conduit à la gare de Charleville accompagnés par des soldats allemands jusqu'à Paris pour être enfermés à la caserne Mortier pendant une nuit, et le lendemain, c'était le départ pour l'Allemagne.
Embarquement le lendemain gare de l'Est. Dans les wagons, nous hurlions notre désarroi : « Laval, Pétain ! Au poteau ! ». Si un volontaire avait été parmi nous, je crois bien qu'il aurait été passé par les fenêtres, tellement nous étions déchaînés, furieux. Deux fois la sonnette d'alarme fut tirée pour empêcher le départ de train. Cela démontrait au moins notre refus de cette réquisition forcée.
Les quais de la gare de l'Est sont gardés par les soldats allemands. Au moment du départ du train convoyant les futurs esclaves vers les camps nazis de travail forcé, nous chantons la Marseillaise. Des cris et des injures sont lancés à l'encontre du gouvernement de Vichy.
Passage de la frontière. Aix-la-Chapelle, Cologne, Münster. Les gares défilent devant nos yeux ébahis. Parfois nous apercevons des prisonniers de guerre travaillant sur les voies de chemin de fer, gardés par les soldats allemands. Ils nous font signe de la main. Nous répondons sans beaucoup de réaction, fatigués, anéantis par ce qui nous arrive. Après un long voyage, arrêt du train en gare de Hanovre. Une partie des requis descend. Nous sommes conduits dans un centre de triage.
Dans une baraque en bois, je fais connaissance avec le châlit à étages où je passe la nuit. L'après-midi, rassemblés dans la cour, nos futurs « employeurs » choisissent leurs hommes comme on choisit du bétail sur un champ de foire.
Je me trouve dans un groupe d'une trentaine d'hommes. Nous sommes emmenés dans ce que je pense être un bar ou un bistrot désaffecté (il y a une pompe à bière sur le comptoir).
Couché à même le plancher, je passe la nuit avec dans l'estomac une simple gamelle de pâtes bien collantes.
Où est mon lit ? Où est la France ?