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Les abeilles

Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). A ceux-là il faut répondre :
« C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
 
Jean Paulhan
« L’abeille », texte signé "Juste", paru dans Les cahiers de Libération en février 1944

Les rendez-vous

Vendredi 12 mai à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Grégory Kaczmarek : "La grande grève revinoise de 1907 : cinq mois de combats ouvriers".

Vendredi 16 juin à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Philippe Lecler : "Pol Renard, un héros de la Résistance".

 

 

19 avril 2007 4 19 /04 /avril /2007 13:14

« La piaule » - Un véritable trois étoiles que Pétain, Laval, et les collaborateurs nous avaient réservé outre-Rhin pour nos vingt ans.

 La piaule, avec ses châlits à étages. Nous étions deux par châlit. Quatre châlits de chaque côté, donc huit personnes, seize par piaule. Les paillasses étaient en ficelle de papier tressées bourrées de paille. A force de s'allonger dessus, la paille était toute découpée en petits morceaux que le copain du dessous récoltait sur lui, en même temps que les punaises, puces, et poux de corps, qui trouvaient un abri idéal dans ces paillasses. Inutile de vous décrire les piqûres et les démangeaisons que nous réservaient ces charmantes petites bêtes. Quand nous rentrions du travail la nuit, en ouvrant la porte de la piaule, il y avait de quoi reculer tellement cela sentait le fauve. Défense stricte d'ouvrir les fenêtres pour aérer, alerte aérienne oblige.
 

A l'entrée, sur un côté, un poêle. Dans le milieu de la piaule, une table, et comme chaise, une dizaine de tabourets environ, car plusieurs d'entre eux étaient passés dans le poêle l'hiver pour se chauffer. D'ailleurs, tout y passait : vieilles godasses, chiffons, boules de caoutchouc, etc... car nous ne touchions que très peu de charbon, et par - 10°, - 15° et plus, avec une simple couverture qui n'avait jamais connu la lessive, donc pas très propre ni très chaude. Ce n'était pas très simple pour se chauffer. Après les bombardements qui avaient brûlé baraques et vêtements, il ne nous resta plus grand-chose à nous mettre. Quant aux chaussettes, il y avait belle lurette qu'elles avaient été remplacées par des morceaux de chiffons, appelés "chaussettes russes".

 
 Le lendemain matin, nous partons en camion pour un camp qui s'appelle « Lager Stocken », usine Continental.
 

Nous sommes conduits à la cantine qui se trouve à l'usine, ici pas d'assiettes, nous touchons une gamelle de couleur rouge contenant de la soupe. Pas besoin de fourchette, il faudra s'y faire. Je fais connaissance de la baraque 11. Des requis comme moi y sont déjà et me reçoivent bien amicalement. L'après-midi, interrogatoire, âge, profession, photographie... Et par un hasard sans doute involontaire de notre part nous sommes tous des manoeuvres. Le Reich n'aura pas cette fois de spécialistes.

 

Conduit à l'usine. Quelle usine ! C'est immense. Dans laquelle on fabrique des pneus. Je suis présenté à mon futur chef. « Demain matin, ici » me fait-il comprendre. L'atelier s'appelle « Auto 2 » et me voilà baptisé caoutchoutier.

 

Une odeur qui a un goût qui me semble être de l'encre se fait sentir. Le mouchoir se retrouve tout noir de poussière de caoutchouc. Nous toucherons un demi litre de lait par jour. Cela promet !

 

C'est dans cet atelier que la gomme synthétique est traitée, broyée, réchauffée, sur des cylindres appelés broyeuses. La gomme passe ensuite dans une machine, la boudineuse, qui va la réchauffer à nouveau. La gomme ainsi traitée passe par la filière qui donne forme à la chape du pneu. Mon travail consiste à couper les chapes à la longueur voulue à la sortie de la boudineuse.

 
 A suivre...
14 avril 2007 6 14 /04 /avril /2007 17:00

 

Vous qui n'avez pas connu cette triste page d'histoire, qui ignorez le sacrifice d'une jeunesse broyée, sachez que nous avons payé pour une faute qui n'a jamais été la nôtre ; si ce n'est le fait d'avoir eu vingt ans pendant cette triste période. Victimes du nazisme et du gouvernement de Vichy, il n'était pas facile d'y échapper dans la mesure où nous étions traqués de toute part.
Hitler a déclaré : « L'Allemagne doit procéder au recrutement forcé ».
Le Gauleiter Fritz Sauckel fut chargé de l'application des lois du 16 février 1943 sur le service du travail obligatoire, frappant plus de 400 000 jeunes des classes 40-41-42. Le gouvernement de fait de l'époque organisa le recrutement forcé de milliers de jeunes contraints de satisfaire aux ordres de réquisition. Les titres d'alimentation retirés, les familles menacées... Des rafles furent organisées à la sortie des métros, des trains, des usines... Des mesures rigoureuses furent prises contre leurs familles ou des tiers s'ils étaient complices.
C'était pour moi un vrai cas de conscience : j'avais deux frères à la maison qui pouvaient partir à ma place, mais cela je ne l'aurais voulu à aucun prix. Je ne voulais pas passer pour un lâche, un poltron. C'est moi que le sort avait désigné, non pas eux. Le piège était tendu. Comment y échapper sans carte d'alimentation ? Aller où ? Se cacher où ? Manger quoi ? Facile à dire mais pas facile à faire. La Milice française aidée de la Gestapo se livra à une véritable chasse aux défaillants. Le 1er janvier 1944, une nouvelle loi est promulguée par Vichy, donnant la possibilité à l'administration allemande d'avoir une emprise directe sur la main d'oeuvre française. Lors du procès des chefs nazis au tribunal international de Nuremberg, Monsieur Henry Delperel, chargé de mission du gouvernement français indiquera dans son rapport : « C'est à la déportation caractérisée que l'on a affaire. Il a été prouvé que les travailleurs requis pour les usines du Reich y étaient envoyés sous escorte, entassés dans des trains et sans nourriture ». Fritz Sauckel, l'instigateur du travail forcé, précise : « Tous ces hommes doivent être nourris, logés dans des camps, traités de telle manière que nous puissions les exploiter au maximum avec le minimum de frais ». Dans les attendus du jugement du tribunal international de Nuremberg qui conduisit Fritz Sauckel à la potence, il est dit : « Des documents ont ainsi démontré que le traitement appliqué aux travailleurs en Allemagne fut, dans de nombreux cas, brutal et dégradant ».

 
Appelé à l'Hôtel de ville de Charleville, j'ai refusé de signer les papiers qui m'étaient présentés. Mais signer ou ne pas signer ne changeait rien à leur décision. Cela démontrait au moins mon refus face à cette réquisition forcée. Embarqué sous bonne garde avec d'autres requis sur Paris, je fus enfermé à la caserne Mortier pendant deux jours. Embarquement gare de l'Est.
Convoi du 11 mars 1943. 
 

Une plaque commémorative qui relate les départs des requis est apposée en cette gare. Elle porte cette inscription :
« Victimes du nazisme et des lois d'exception du gouvernement de Vichy des 4 septembres 1942, 16 février 1943, et 1er février 1944 qui instaurèrent le service du travail obligatoire, plusieurs centaines de milliers de jeunes français sont partis de cette gare sous la contrainte et la menace pour le travail forcé sous la férule nazie. A la mémoire des dizaines de milliers qui ne sont pas revenus et de tous ceux qui n'ont pas survécu à cette tragédie. N'oublions jamais. »
Le 27 février 1993, cette plaque a été inaugurée par Louis Mexandeau, Secrétaire d'Etat aux Anciens Combattants et Victimes de Guerre.

 

13 avril 2007 5 13 /04 /avril /2007 17:05
La mémoire meurtrie des STO

 
Le STO. Si on voit souvent ce sigle sur ce blog, c’est pour nier sa mise en œuvre : on ne parle du STO que pour désigner ceux qui le refusèrent, ces fameux « réfractaires au STO ».
Pour mémoire, le « service du travail obligatoire », s’inscrivait dans le cadre de la politique de collaboration entre l’Etat français et l’Allemagne nazie. On peut à cet égard distinguer plusieurs phases avant sa réalisation. Le volontariat au travail en Allemagne fut mit rapidement en place, dès les débuts de l’Occupation, basé sur une propagande vantant les hauts salaires et la qualité de vie de l’ouvrier expatrié.
Au début de l’année 1942, l’appel au volontariat se révélant particulièrement inefficace, les autorités allemandes firent pression sur le gouvernement de Vichy. En mai, le Gauleiter Fritz Sauckel, nommé par Hitler « Plénipotentiaire général au service de la main d’œuvre dans les territoires occupés », fit part de ses nouvelles exigences auprès de Pierre Laval, chef du Gouvernement. Les négociations aboutirent à un illusoire donnant-donnant : pour trois départs d’ouvriers, les Allemands garantissaient la libération d’un prisonnier de guerre. Ce fut « la Relève » (juin-septembre 1942), et un nouvel échec… Fut donc décidée la réquisition pure et simple, première phase de la mise en place du Travail Obligatoire. Par la loi du 4 septembre 1942 :

"Toute personne du sexe masculin de plus de 18 ans et de moins de 50 et toute personne du sexe féminin de plus de 21 ans et de moins de 35 peuvent être assujetties à effectuer tous travaux que le gouvernement jugera utile dans l'intérêt de la Nation."

Par la loi du 16 février 1943, le conseil des Ministres élargissait les possibilités de
réquisition et décidait :

"En application de la loin du 4 septembre 1942, de créer un Service du Travail
Obligatoire... pour mettre un terme à l'inégalité choquante qui faisait peser seulement sur les ouvriers des charges qui doivent être équitablement réparties sur tous les Français, quelle que soit leur catégorie sociale... ce texte législatif rend le Service du Travail Obligatoire aux champs, à l'usine, à l'atelier pour tous les jeunes gens nés entre le 1er janvier 1920 et le 31 décembre 1922".

Par cette loi, Vichy livrait les jeunes français, contraints aux travaux forcés dans les usines allemandes. Jean fut un de ces STO, déporté du travail, esclave du Reich. Il a accepté la publication sur ces pages de son carnet de souvenirs, qu’il a écrit et illustré en guise d’exorcisme de ce passé douloureux qu’il avait enfoui dans sa mémoire, qu’il n’avait jamais partagé. Car jamais Jean n’a fait état de ses années passées en Allemagne, craignant l’incompréhension de ses contemporains : « Que m’auraient-ils dit ? - T’avais que de f… d’y aller… »

" Ce que furent mes vingt ans..." (1)

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