Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Les abeilles

Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). A ceux-là il faut répondre :
« C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
 
Jean Paulhan
« L’abeille », texte signé "Juste", paru dans Les cahiers de Libération en février 1944

Les rendez-vous

Vendredi 12 mai à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Grégory Kaczmarek : "La grande grève revinoise de 1907 : cinq mois de combats ouvriers".

Vendredi 16 juin à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Philippe Lecler : "Pol Renard, un héros de la Résistance".

 

 

23 mai 2007 3 23 /05 /mai /2007 13:08
       Je passe également pas mal de temps dans les WC de l'usine. Je n'y suis pas le seul, même les Chleus y sont présents. Dans le noir, la fenêtre ouverte, nous regardons les projecteurs balayant le ciel à la recherche d'éventuels avions ennemis (pour eux).
Un soir, aux environs de 23 heures, nouvelle alerte aérienne. La DCA tire sans relâche. Ce qui n'est guère rassurant pour nous. Tout le monde descend dans les abris. Quand une première vague de torpilles tombe en sifflant dans un fracas épouvantable, tout se met à trembler y compris nous. Je suis appuyé contre un gros pilier. On copain veut venir me rejoindre mais, figé sur place, les jambes flageolantes, il ne peut faire un pas. Il tremble de tous ses membres. Je n'en mène pas large non plus. Dans ces moments, personne ne fait le malin et nous sommes tous logés à la même enseigne. Combien d' « Avé Maria » ai-je entendu dans les abris du camp ou de l'usine ? Personne ne dit plus mot.
Le bombardement, bien que n'ayant duré guère plus d'une demi-heure, nous a paru interminable. Les avions, vague après vague, n'ont cessé de larguer leur chargement destructeur.
L'alerte terminée, nous regagnons le camp. A la sortie de l'usine, quelques maisons sont touchées. L'usine même ne semble pas avoir subie trop de dégâts. Sur le chemin du retour, en traversant le pont du canal, on remarque que de petites bombes incendiaires ont traversé le tablier du pont. Les conduites de gaz sont sectionnées et ressemblent désormais à un gros chalumeau qui, sous la pression, fait rougir les ferrailles du pont. Dans la nuit, le spectacle est très impressionnant et nous nous hâtons de traverser ce pont.

De l'autre côté du pont, pas très loin de notre camp, se trouve une école d'aviation occupée par de très jeunes allemands. Cette école est en feu, touchée par des bombes au phosphore.
Nous entendons les cris, les pleurs des occupants. Sans doute y a-t-il eu de la casse ! Cela nous fait froid dans le dos. Des morts et des blessés, quelque soit leur nationalité, ami ou ennemi, tout cela est peu réjouissant
Nous ne nous attardons pas et nous avons hâte de regagner notre camp. Quel spectacle nous découvrons : plusieurs baraques sont touchées par le phosphore, certaines sont déjà en cendre. Celle que j'occupe n'existe déjà plus. Et, par manque de chance, j'avais reçu le matin même un colis du Secours Catholique ! Mais le pire reste à venir... Des copains qui, probablement, ne sont pas sortis assez rapidement, sont retrouvés calcinés sur leur châlit, leur corps tout rabougri. Quelle vision insupportable ! D'autres ont été tués par des éclats de bombes. Un bien triste souvenir.
Je passe le reste de la nuit auprès des cendres d'une baraque calcinée. Le lendemain, je suis relogé ou plutôt entassé dans une autre baraque. Tous les châlits sont déjà occupés et il ne me reste plus qu'à dormir à même le sol. Le matin, c'est relâche. L'après-midi, nous sommes tous regroupés afin d'écouter un discours plutôt orageux d'un Chleu du parti nazi sur le bombardement anglo-américain de la veille. Nous sommes ensuite conduits sur notre lieu de travail.

Nous passons devant les corps à demi nus et défigurés de nos camarades, qui sont restés vingt-quatre heures sur la pelouse du camp, « pour l'exemple ».
La propagande ne perd jamais ses droits. Il nous fallut passer quelques jours au déblaiement d'une part dans les bureaux et à l'entrée principale de l'usine, et d'autre part sur les voies ferrées à proximité de la gare de Hanovre.
Une vision terrible nous y attend. Wagons et machines gardées par des S.S. sont couchés et éventrés. Au moindre geste de resquille, c'est la mort sur place.

A suivre...

22 avril 2007 7 22 /04 /avril /2007 18:01
    Pour sortir de cet enfer, je passe par un soupirail de la cave. Dans la cour, c'est la désolation. Nos vestiaires commencent à brûler. Je me risque avec un KG à y entrer pour sauver le peu de vêtements en ma possession, car à l'atelier où nous travaillons nous ne sommes pas fortement vêtus. Je pense qu'il doit falloir une certaine chaleur pour traiter la gomme. L'atelier où je travaille ayant subi de nombreux dégâts, il m'est impossible d'y retourner. Je passe plusieurs jours au déblaiement. Il nous faut trier les briques, la pierre, et le bois. Nous nous les passons de l'un à l'autre, et le dernier de la chaîne jette ce qu'il a en main sur le tas correspondant. Bien souvent la brique se retrouve sur le tas de bois, ce qui fait hurler notre gardien « C'est cela la discipline française !!! »
Je quitte le camp de Stöcken pour le camp de Buttnerstrasse à Hanovre. Je me retrouve dans l'atelier « Auto 5 ».

Mon travail consiste à apporter les chapes de pneus sur un chariot aux monteurs qui assemblent les pneus.
Par je ne sais quelle coïncidence, je me retrouve à nouveau avec deux jeunes russes.
De jeunes ukrainiennes de 15 ou 16 ans ont été aussi déportées, arrachées à leur famille, et sont soumises aux tâches les plus pénibles. Elles sont malgré leur malheur très gaies. Le foulard sur la tête, elles sont toujours d'une propreté impeccable. Sur leurs vêtements sont cousues les lettres « O.S.T. Est » afin de les distinguer des autres nationalités.

Je travaille souvent de nuit, c'est beaucoup plus calme.
Entre deux livraisons de chapes, je passe quelque temps auprès des deux Russes. Ils me font comprendre qu'ils sont de l'Ukraine et que là-bas, on mange essentiellement du cochon et des patates. Quand on a faim, on parle beaucoup de nourriture. Ici c'est plutôt maigre !
Je me souviens d'un soir où ils avaient un peu de tabac, ils m'invitent à aller griller une cigarette dans les WC de l'usine. Je roule, comme eux, ma cigarette dans du papier journal que nous, Français, nous appelons « papier Rouski ». Je ne peux finir ma cigarette entièrement tellement c'est raide. Quant aux deux Russes, ils sont pris d'un fou rire et se foutent de moi.
Je ne reste pas très longtemps dans cet atelier et les discussions avec les deux Russes sont bien vite terminées : un chef portant des lunettes et à qui je ne conviens sans doute pas me fait changer d'atelier.
Je suis transféré à la réparation des pneus. Il faut savoir que les pneus, une fois cuits dans les autoclaves, peuvent présenter quelques anomalies.

Les petites retouches nécessaires sont faites dans cet atelier de réparation.

Installé sur une sorte de roue, je colle de la gomme là où il en manque, je refais des crans sur les chapes ou change un morceau de toile à l'intérieur ...
Comme je travaille de nuit, je trouve un bon moyen pour dormir un peu : les pneus d'avions étant bien creux et bien larges, rangés les uns contre les autres, je me glisse dans l'un d'eux pour faire une ronflette. Auparavant, je fais une croix à la craie sur celui dans lequel je me trouve afin qu'un copain puisse frapper sur le « bon pneu » en cas d'alerte aérienne ou du passage d'un Chleu dans le coin.

A suivre...
   
22 avril 2007 7 22 /04 /avril /2007 08:10


La réquisition sur convocation
Après avoir passé une visite médicale à Sedan, si l'on peut appeler cela une visite médicale, quelques jours après, j'ai reçu une convocation pour me rendre à l'Hôtel de ville de Charleville, sans autre explication.
 

J'en ai parlé à mon employeur qui était un très brave homme et comprenait mon désarroi, je suis allé voir le maire de B... où je résidais. Il me répondit qu'il ne pouvait hélas rien faire pour moi. Je me suis donc présenté à Charleville, car il faut savoir que si nous ne nous présentions pas à la convocation, nous étions recherchés par la police allemande et la police de Vichy.
J'étais pris dans une souricière, comment y échapper ? Où se cacher ? Manger quoi ? Gagner le maquis et être réfractaire ? Facile à dire mais comment faire sans aucun appui ? En mars 43, les maquis étaient à peine naissants, j'avais deux frères à la maison, qui pouvaient partir à ma place, mais cela je ne l'aurais voulu à aucun prix. C'est moi que le sort avait désigné, non pas eux. Et des sanctions pouvaient être prises contre ma famille.
Je me suis donc présenté avec ma convocation à l'Hôtel de ville. Des femmes ou des jeunes filles françaises me présentèrent une carte pour le S.T.O. Derrière elles, un officier allemand. J'ai refusé de signer cette carte, pour bien leur faire comprendre que je n'étais pas d'accord avec cette réquisition forcée et que j'avais du travail en France.
L'officier allemand a répondu en français, qu'il parlait aussi bien que moi, « signé ou pas signé, qu'il se mette avec les autres ». Nous étions environ une cinquantaine. Nous avons ensuite été conduit à la gare de Charleville accompagnés par des soldats allemands jusqu'à Paris pour être enfermés à la caserne Mortier pendant une nuit, et le lendemain, c'était le départ pour l'Allemagne. 

 
 
Paris, Caserne Mortier, le 10 mars 1943. Dans le groupe où je me suis trouvé, nous n'avions pas de contrat de travail, nous ignorions notre destination.
Embarquement le lendemain gare de l'Est. Dans les wagons, nous hurlions notre désarroi : « Laval, Pétain ! Au poteau ! ». Si un volontaire avait été parmi nous, je crois bien qu'il aurait été passé par les fenêtres, tellement nous étions déchaînés, furieux. Deux fois la sonnette d'alarme fut tirée pour empêcher le départ de train. Cela démontrait au moins notre refus de cette réquisition forcée.

 
Le départ
 

Les quais de la gare de l'Est sont gardés par les soldats allemands. Au moment du départ du train convoyant les futurs esclaves vers les camps nazis de travail forcé, nous chantons la Marseillaise. Des cris et des injures sont lancés à l'encontre du gouvernement de Vichy.
Passage de la frontière. Aix-la-Chapelle, Cologne, Münster. Les gares défilent devant nos yeux ébahis. Parfois nous apercevons des prisonniers de guerre travaillant sur les voies de chemin de fer, gardés par les soldats allemands. Ils nous font signe de la main. Nous répondons sans beaucoup de réaction, fatigués, anéantis par ce qui nous arrive. Après un long voyage, arrêt du train en gare de Hanovre. Une partie des requis descend. Nous sommes conduits dans un centre de triage.
Dans une baraque en bois, je fais connaissance avec le châlit à étages où je passe la nuit. L'après-midi, rassemblés dans la cour, nos futurs « employeurs » choisissent leurs hommes comme on choisit du bétail sur un champ de foire.
Je me trouve dans un groupe d'une trentaine d'hommes. Nous sommes emmenés dans ce que je pense être un bar ou un bistrot désaffecté (il y a une pompe à bière sur le comptoir).
Couché à même le plancher, je passe la nuit avec dans l'estomac une simple gamelle de pâtes bien collantes.

Où est mon lit ? Où est la France ?

A suivre...

21 avril 2007 6 21 /04 /avril /2007 13:57

Nous sommes deux à faire ce travail. Un russe requis comme moi sera mon compagnon. Nous communiquons par gestes. Il y a, heureusement, des prisonniers de guerre dans l'atelier avec les quels je peux parler.
Les chapes sont ensuite posées sur une planche, et afin d'éviter qu'elles ne collent entre elles, sont séparées par une toile. Par la suite des morceaux de cette toile me serviront à fabriquer des chaussettes russes.
Chaque jour je pars pour l'usine d'Hanovre. Le camp de Stöcken se trouve à la périphérie de la ville. Quand je travaille de nuit, le retour au camp se fait par camion. Je parle souvent avec un prisonnier de guerre, Monsieur Lever, qui est de Clermont-Ferrand. C'est un « Michelin », il me surnomme « Le marcassin ». Le travail devient routine, nous flemmardons le plus souvent possible.
Quant à la nourriture, c'est plutôt maigre. La choucroute est d'une acidité telle que nous la passions sous le robinet avant de la manger. Elle est accompagnée d'une maigre saucisse. Choux-navet, choux-rave bien filandreux. Bien rares sont les pommes de terre. Quant à la viande, elle se fait plutôt rare. Souvent elle est bien rouge. Nous l'appelons « du chien ». Et pour clôturer le tout, nous avons de la soupe faite avec des graines que je pense être de l'orge, bien garnie de vers de farine, qui flottent agréablement sur le dessus de la soupe. Tous les vendredis, nous touchons un peu de pain noir. Souvent, il est mangé sur deux ou trois jours. Un morceau de margarine, un peu de marmelade, ou du saucisson.

Pour la nourriture, nous avons une carte par semaine : le chef d'atelier y note le nombre de jours travaillés. Le chef du camp appose son cachet et nous délivre les tickets. Une journée sans travail équivaut à une journée sans ticket : « Pas travailler, pas manger ».
Tous les matins, un bidon de café « ersatz » est déposé dans la baraque. Chacun notre tour, nous allons en chercher dans une casserole. Il nous faut faire vite car le bidon se vide rapidement et bien souvent nous sommes obligés de nous en passer.
Nous attendons le courrier de France qui se fait de plus en plus rare du fait de la censure.
Il nous faut nous débrouiller seuls pour entretenir notre linge; faire la lessive n'est pas très commode. Un ingénieux cerveau de la piaule a fabriqué un appareil muni d'un entonnoir et d'un manche. Nous déposons notre vêtement dans un seau d'eau, très peu de savon (économie oblige !) et nous agitons le tout. Un rinçage vite fait et le tour est joué.
Le raccommodage, ou plutôt le rafistolage, nous demande pas mal de savoir-faire. Souvent nous nous y mettons à deux : l'un tient la pièce à poser, l'autre fait la couture, ou plutôt la sucette ! C'est là que l'on apprécie cet esprit de camaraderie qui règne entre nous dans les camps.

Les alertes aériennes deviennent de plus en plus nombreuses la nuit. Le Lagerführer, chef de camp, nous oblige à gagner les abris qui ne sont autres que des tranchées recouvertes de terre. Parfois cela arrive plusieurs fois par nuit.
Les avions passent en formations serrées, direction Berlin, Hambourg. La D.C.A. tire abondamment. Les éclats d'obus retombent en sifflant comme un essaim d'abeilles, pas question de quitter les abris.
Nous subissons un premier bombardement sur l'usine. Je me trouve avec un KG (Kriegsgefangener) dans la cave-abri. Un chapelet de bombes fait tout trembler dans un fracas épouvantable. Une forte poussière nous irrite les yeux et la gorge. Les jambes flageolent. Nous sommes tous les deux assis par terre. Les carreaux du soupirail situé au-dessus de nos têtes volent en éclat. Par chance, six étages de béton nous protégent.
Malheureusement, tous n'auront pas cette chance; et dans les couloirs de la cave, un bien triste spectacle nous attend : des tués, des blessés sont allongés les uns contre les autres. Cris, plaintes des blessés. C'est un spectacle épouvantable, bien difficile à supporter.
Il faut savoir que Hanovre a subi quatre-vingt-quatorze bombardements.

A suivre...