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Les abeilles

Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). A ceux-là il faut répondre :
« C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
 
Jean Paulhan
« L’abeille », texte signé "Juste", paru dans Les cahiers de Libération en février 1944

Les rendez-vous

Vendredi 12 mai à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Grégory Kaczmarek : "La grande grève revinoise de 1907 : cinq mois de combats ouvriers".

Vendredi 16 juin à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Philippe Lecler : "Pol Renard, un héros de la Résistance".

 

 

1 avril 2008 2 01 /04 /avril /2008 15:24

2. Les déportés

            Sont considérées comme déportées les personnes déplacées contre leur volonté hors des frontières nationales par l’occupant et ses alliés, puis dirigées vers les camps du système concentrationnaire ou les prisons du Reich et de ses alliés.
On distingue communément la déportation par mesure de persécution (celle des personnes persécutées pour leur prétendue appartenance à une « race » ou à une communauté indésirable) de la déportation par mesure de répression, dont il est question ici, qui rassembla environ 88 000 personnes arrêtées sur le territoire de la France ou du Reich en raison de leurs activités ou de leurs opinions. Les personnes concernées par ce type de déportation sont donc soit des résistants, soit des personnes raflées comme otages, soit encore des auteurs de délits de droit commun.

2.1 Raisons et chronologie de la déportation

Les raisons de la déportation nous sont souvent mal connues, du fait de l’indigence des sources, et sont souvent le fait de reconstitutions à posteriori, à partir de ce que nous savons de l’activité des personnes arrêtées.
Seules les exécutions après jugement d’un tribunal militaire firent systématiquement l’objet d’une note des services allemands de la Feldkommandantur à la préfecture. Les raisons de la déportation sont d’autant plus mal connues que les personnes déportées furent rarement traduites devant un tribunal militaire. Les Allemands se passèrent d’ailleurs plus facilement de cette formalité lorsqu’au printemps 1942 les militaires furent dessaisis de leur pouvoir de police au profit de la SS. La Gestapo n’eut alors plus à justifier en cette matière ses décisions qui relevaient d’une procédure dite de la « détention de sécurité » (Schutzhaftverfügung), qui autorisait l’autorité allemande à placer le simple suspect en détention dans un camp de concentration « jusqu’à la fin de la guerre ».
Les dates de la déportation des personnes arrêtées pour faits de résistance dans les Ardennes coïncident avec la chronologie générale de cette forme de répression ainsi qu’avec le développement de l’action de la Résistance.
Sur 111 personnes dont la date du départ est connue, 1 seul départ eu lieu en 1942, suivis de 25 en 1943 et de 85 pour les huit premiers mois de 1944…

2.2 Répartition des déportés inscrits à Berthaucourt selon le lieu de destination et le lieu de décès

Nous connaissons pour 116 déportés inscrits à Berthaucourt les destinations initiales, sur les 142 (connues) dont les noms figurent sur le monument. Dans un ordre croissant, ce sont les camps de concentration de :

-    Natzweiler -Struthof (18)
-    Buchenwald (18)
-    Neuengamme (16)
-    Sachsenhausen-Oranienbourg (14)
-    Dachau (12)
-    Ravensbrück (11)
-    Auschwitz-Birkenau (6)
-    Mauthausen (5)
-    Dora (3)
-    Flossenbürg (1)

Pour certains, principalement les « NN », les destinations furent les prisons de Hinzert (5), Pforzheim (1), Dortmund (1), Kehl (1), Sonnenburg (1), Deckenschule (1), la forteresse de Bayreuth (1) et le ghetto de Kaunas (Lituanie) pour un déporté juif.

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Nous connaissons par ailleurs pour 122 déportés inscrits à Berthaucourt les lieux de décès. Dans un ordre croissant, ce sont les camps de concentration de :

-    Dachau (16)
-    Sachsenhausen-Oranienbourg (16)
-    Neuengamme (15)
-    Mauthausen (13)
-    Buchenwald (13)
-    Ravensbrück (11)
-    Dora (10)
-    Natzweiler-Struthof (4)
-    Auschwitz-Birkenau (4)
-    Bergen-Belsen (3)
-    Flossenbürg (3)
-    Gross-Rosen (1)

Les décès dans les prisons du Reich sont au nombre de 10 et concernant principalement des déportés soumis à la procédure « NN » : Wittlich, Schweidnitz, Hinzert, Kehl, Pforzheim, Hanovre, Sonnenburg.
On relèvera par ailleurs deux décès dans des villes allemandes (Essen et Grafenthal), dont l’un dans un Kommando de déblaiement après un raid de l’aviation alliée, et un autre au ghetto de Kaunas.


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2.3 Les principaux camps d’accueil des déportés inscrits à Berthaucourt

Buchenwald
Le camp de concentration de Buchenwald fut avec celui de Natzweiler celui qui reçut le plus de déportés ardennais (inscrits à Berthaucourt).
Parmi les données saillantes concernant ces déportés, on peut remarquer que Buchenwald fut avec Sachsenhausen le camp d’accueil des prisonniers communistes ou supposés tels. Ainsi, si les maquisards FTP du maquis dit « de Launois » à Viel-Saint-Rémy furent fusillés au début de 1944 après avoir été jugés par un tribunal militaire allemand, ceux qui furent considérés comme leurs complices (pour les avoir hébergés, ravitaillés) furent presque tous déportés à Buchenwald (8 sur 11) par le transport du 22 janvier 1944 au départ de Compiègne.

Sachsenhausen-Oranienbourg
On peut relever que c’est le camp de Sachsenhausen-Oranienbourg, près de Berlin, qui fut la première destination des prisonniers communistes ardennais, en deux grands convois qui emportèrent la plupart de ceux-ci arrêtés au cours de l’année 1943.

Le transport du 24 janvier 1943 fut composé au départ de Compiègne d’hommes et de femmes, voyageant dans des wagons différents, et aux destinations différentes. Au moins 1466 hommes furent dirigés, après le passage de la frontière allemande vers le camp de concentration de Sachsenhausen, où ils entrèrent le 25 janvier (les femmes, nous en parlerons plus loin, furent dirigées vers Auschwitz-Birkenau). Ils sont les premiers déportés partis de France à être dirigés vers ce camp. La majorité de ceux-ci sont des membres du parti communistes ou du Front National.

Le transport du 28 avril 1943 fut un autre transport mixte parti de Compiègne, les hommes à destination de Sachsenhausen, les femmes à celle de Ravensbrück. Il comptait une part très importante de prisonniers communistes, dont 14 Ardennais, soit près de la totalité des communistes responsables de la manifestation contre le STO en gare de Sedan le 3 mars 1943 et arrêtés le lendemain par les autorités allemandes.

Dachau
La majorité des déportés au camp de concentration de Dachau le furent par le convoi du 2 juillet 1944, dit « train de la mort ». Ce fut le plus important convoi de déportation au départ de Compiègne (2 166 déportés politiques et résistants, droits communs), il fut sans doute aussi le plus meurtrier (530 hommes trouvèrent la mort pendant le voyage).
On y trouve notamment les hommes arrêtés au printemps 1944 dans le cadre de l’affaire dite « des parachutistes », c’est à dire le démantèlement du réseau Samson à la suite de l’infiltration en son sein d’agents de la Gestapo de l’avenue Foch (18 personnes arrêtées, 16 déportées, dont 12 mortes en déportation, 2 fusillées).

On notera que 9 déportés internés au camp de concentration de Natzweiler furent transférés à Dachau probablement lors de l’évacuation de ce camp les 31 août, 1er et 2 septembre 1944.

Neuengamme
Parmi les 16 déportés dans ce camp figurent presque tous les membres de la Résistance de l’Aisne qui ont été arrêtés dans le cadre de l’affaire dite « des parachutistes » dans ce département et dans une autre, initiée par la Gestapo de Saint-Quentin et dont l’agent principal fut Wickenden, dit « l’homme à la verrue ». Ces habitants de l’Aisne sont inscrits à Berthaucourt car leurs groupes étaient commandés par l’état-major ardennais de l’OCM et dépendaient du secteur de Signy-l’Abbaye. Parmi les autres activités de ces groupes on peut citer la constitution d’une filière d’aide aux prisonniers de guerre français évadés, aux aviateurs alliés, aux Juifs évadés du camp des Mazures, l’aide aux réfractaires du STO. On se souvient que leur chef, Émile Fontaine, fut abattu par la Gestapo le 30 mars 1944 à Aubenton et que les arrestations dans le réseau auquel il participait, Samson, eurent lieu dans les jours qui suivirent sa mort.

Parmi les Ardennais déportés à Neuengamme figure Jean FOSSIER, né le 13 septembre 1924  à Terron-sur-Aisne, domicilié en cette commune. Arrêté le 7 mars 1944 par la gendarmerie française pour un vol d’huile, l’enquête fit apparaître ses liens avec le Résistance (hébergement d’aviateurs alliés, agent de renseignement du Banel, création du maquis de Semide). Il fut déporté au départ de Compiègne le 4 juin 1944 vers le camp de concentration de Neuengamme. Disparu au camp de concentration de Dora.

Ravensbrück
Connu comme le camp des femmes, Ravensbrück reçut 10 déportées originaires des Ardennes.
Pour poursuivre sur l’affaire « des parachutistes » évoquée plus haut, les quatre femmes arrêtées dans le cadre de celle-ci furent internées à Romainville avant de quitter la France dans un convoi qui atteignit le camp de « Neue Bremm » à Sarrebrück le 4 juillet 1944. Le 27 de ce mois, elles furent transférées au camp de concentration de Ravensbrück.

Auschwitz-Birkenau
    Parce qu’il est l’archétype du camp de concentration dans la conscience collective, voyons les cas des déportés à Auschwitz. Le complexe d’Auschwitz-Birkenau est connu comme le symbole de la volonté d’extermination par les nazis des juifs d’Europe.
Dans ce camp, 4 500 personnes venues de France furent aussi internées par mesure de répression.
On peut distinguer deux groupes de déportés originaires des Ardennes, dont les noms sont  inscrits au monument de Berthaucourt, qui y furent transférés.

Les femmes du transport du 24 janvier 1943, convoi dit des « 31 000 »
Le transport du 24 janvier 1943 fut composé au départ de Compiègne d’hommes et de femmes, voyageant dans des wagons différents, et aux destinations différentes. Au moins 1466 hommes furent dirigés, après le passage de la frontière allemande vers le camp de concentration de Sachsenhausen, où ils entrèrent le 25 janvier ; 230 femmes furent emmenées au camp de concentration d’Auschwitz.

Les trois femmes, dont les noms sont inscrits à Berthaucourt, avaient été arrêtées à la fin du mois d’octobre 1942 par la Gestapo de Charleville à la suite du démantèlement par ce service d’une filière d’évasion de prisonniers de guerre français qui avait son centre à Charleville et avait été fondée par Paul Royaux. Elles décédèrent toutes les trois dans les deux mois qui suivirent leur entrée dans ce camp.

On peut noter que parmi les ardennaises de ce transport figurait aussi Simone SAMPAIX, née à Sedan, fille de Lucien SAMPAIX, secrétaire général à L’Humanité fusillé le 15 décembre 1941. Elle sera libérée au camp de concentration de Ravensbrück en avril 1944.
On remarquera aussi que dans ce transport figurait aussi RAVAUX (ép. Bouillard) Léona, née le 5 avril 1885 à Éteignères, domiciliée à Auvillers-les-Forges, arrêtée en même temps que son mari pour « activité communiste », décédée à Auschwitz le 15 février 1943. Son nom ne figure pas à Berthaucourt !

Les hommes du transport du 27 avril 1944, dit convoi dit des « tatoués »
Ce transport est le troisième convoi de non-juifs parti de Compiègne à direction du camp d’Auschwitz. Composé d’environ 1 670 hommes, il y arrive le 30 avril au soir. Ces déportés étaient destinés à fournir de la main d’œuvre aux Kommandos de travail (d’où cette appellation de « tatoués », les SS ne tatouant pas ceux qui étaient destinés à la chambre à gaz).
Les hommes dès leur arrivée, après désinfection et marquage furent d’ailleurs transférés vers d’autres camps, la plupart vers celui de Buchenwald. Deux Ardennais inscrits à Berthaucourt furent de ce transport.
Le sixième déporté de ce transport, inscrit à Berthaucourt, Abraham SEEMAN, fut saisi par la Gestapo le 4 janvier 1944, lors de la rafle des derniers juifs présents dans les Ardennes. Cet octogénaire ne fut certainement pas arrêté pour fait de résistance, mais bien pour son appartenance « raciale »…

2.4 Le cas des déportés « Nacht und Nebel »

Les 18 déportés vers le camp de concentration de Natzweiler-Struthof, l’unique camp nazi implanté sur l’actuel territoire français, ainsi que les 5 internés du SS-Sonderlager Hinzert constituent l’ensemble des 23 déportés soumis au décret Keitel.

Les décrets Keitel furent promulgués les 7 et 12 décembre 1941.
Ils mettaient en place la procédure dite « Nacht und Nebel » (« Nuit et Brouillard »). Celle-ci retirait à la justice militaire la répression de la résistance au profit des tribunaux nazis du Reich.
Par les moyens du secret et de l’isolement des personnes transférées en Allemagne (« Les coupables transportés en Allemagne ne sont autorisés à aucun contact avec le monde extérieur : aussi n’ont-ils le droit ni d’écrire, ni de recevoir lettres, colis, visites. Ceux-ci sont à renvoyer avec la mention que tout contact avec le monde extérieur est interdit au coupable »), on atteignait le but fixé : « un effet de frayeur efficace et durable ».

Ainsi les 5 « NN » qui figurent au monument de Berthaucourt et qui furent internés au SS-Sonderlager Hinzert, près de Cologne, étaient-ils destinés à être jugés en Allemagne. Hinzert fut de mai 1942 à septembre 1943 le lieu de regroupement de tous les « NN » venant de Paris. Ces 5 là y furent déportés à cette période, alors que la procédure était encore strictement appliquée, en attente de jugement.

En novembre 1943, le camp de concentration de Natzweiler-Struthof, succède à Hinzert comme lieu principal de la détention des détenus « NN », même si ces derniers y étaient déjà nombreux avant cette date.
Les 20 déportés « NN » du camp de Natzweiler-Struthof le furent au cours de l’année 1944. Á cette date, ils ont échappés à l’autorité de l’armée allemande, qui a perdu ses prérogatives en matière de maintien de l’ordre, et sont pris en charge par la Gestapo. Le sigle « NN » reste utilisé mais la procédure Keitel est abandonnée : ils ne sont plus en attente de jugement mais soumis au régime de la « détention de sécurité » (Schutzhaftverfügung), c’est à dire destinés à rester dans des camps de concentration « jusqu’à la fin de la guerre ».
Citons parmi eux :
BARRÉ Gaston, né le 1er avril 1899 à Hautes-Rivières. Brigadier des Douanes à Vireux. Il fut arrêté en novembre 1943 en raison de son appartenance à un réseau de renseignement. Déporté au départ de Paris, gare de l’Est, le 25 février 1944 vers le camp de concentration de  Natzweiler, il y est décédé le 2 avril 1944.
ESCALON Pierre, né le 9 janvier 1917 à Paris, chef d’équipe au chantier forestier de Vendresse, en fait responsable OCM de l’école des cadres à Omicourt (instruction aux sabotages). Arrêté à Vendresse le 20 septembre 1943, il  fut condamné par le Tribunal militaire allemand de Charleville le 15 janvier 1944. Emprisonné à Paris le 17 juin 1944, déporté au départ de Paris, gare de l’Est, le 13 juillet 1944 vers le camp de concentration de Natzweiler, il est décédé le 23 mars 1945 au camp de concentration de Bergen-Belsen.
FOURNAISE Adrien né le 7 mai 1902 à Mézières, agent de la SNCF à Liart, était le chef du secteur de Signy-l’Abbaye. Arrêté par la Gestapo le 24 décembre 1943, il fut incarcéré à la prison de Charleville, puis à Paris. Déporté le 24 février 1944 au départ de Paris, gare de l’Est, vers le camp de concentration de Natzweiler, il fut transféré en mai 1944 au camp de concentration de Gross-Rosen, en Silésie, puis à la prison de Nordhausen, près de Dora, où il mourut le 18 février 1945.

undefined            Photo prise à la libération du camp de concentration de Buchenwald (Doc : F. Guérin)

 

19 mars 2008 3 19 /03 /mars /2008 10:34

        En conclusion aux chapitres développés dans les derniers articles, on me permettra quelques remarques sur la composition de la liste des personnes inscrites à Berthaucourt, qui nous interroge sur la notion de « résistant » telle qu'elle fut comprise par les FFI ardennais en leur temps ; et sur le monument lui-même, sa destination et son avenir comme lieu de mémoire de la répression allemande lors de l'Occupation. Ces quelques réflexions, succinctes, seront développées dans l'article à paraître dans la Revue historique ardennaise.


Des lacunes flagrantes dans la composition de la liste des inscrits à Berthaucourt :  

Lily BAUER, née KLEIN le 16 février 1904 à Budapest. Juive, de nationalité hongroise, elle travaillait dans les colonies agricoles de la WOL à Remaucourt. Échappée de la rafle de janvier 1944 avec Robert PAL, ils furent arrêtés par la Feldgendarmerie à Doumely-Begny le 6 juillet 1944, au motif de « nationalité juive », et emprisonnés à Rethel puis à Charleville. Tous deux furent fusillés à Tournes le 29 août 1944. Lily BAUER est la seule fusillée de Tournes dont le nom ne figure pas sur le monument de Berthaucourt, alors que celui de Robert PAL est inscrit. Fut-il plus « résistant » qu'elle ?

Deux noms des fusillés de Gaulier du 29 août 1944 manquent : CHOINET Michel et André BOIS...

BERNIER Roland, né le 22 décembre 1924 à Novion-Porcien, domicilié à Saivres (Deux-Sèvres), FTP, fut arrêté avec Batonnier et Fritsch, comme eux fusillé à Biard le 4 mai 1944. Il n'est pas inscrit à Berthaucourt...

André COIN et André SCHMITT, furent tous deux abattus par leurs gardiens allemands à hauteur du village de Faux, sur le monument au mort duquel ils figurent, lors d'une tentative d'évasion du transport du 17 janvier 1944 à destination du camp de concentration de Buchenwald. Leurs noms ne sont pas inscrits à Berthaucourt...

Jules Fuzellier, syndicaliste et maire communiste de Joigny-sur-Meuse et Jean Lelarge furent arrêtés le 23 août 1941 par la police française après une grande distribution de tracts dans les rue de Charleville, condamnés à la prison par la cour spéciale de Nancy, saisis comme otages par les Allemands et fusillés, l'un à Caen le 14 février 1942, l'autre à Ville-sous-Ferté le 31 mars 1942. Aucun des deux n'est inscrit à Berthaucourt ! Que penser aussi de l'absence sur la pierre de Berthaucourt de Lucien SAMPAIX, ancien ouvrier métallurgiste de Sedan, fervent militant communiste et syndicaliste, secrétaire général du journal l'Humanité, fusillé à la prison de Caen le 15 décembre 1941 ?

 

Jules Fuzellier

Omission involontaire ou choix délibéré ? La commission de l'UAFFI distingua les victimes arrêtées « pour leurs opinions » de celles pour « résistance à l'occupant », distinction classique, mais me semble-t-il obsolète, qui veut séparer les « politiques » des « résistants ». Cette conception trouve écho dans un article de la Revue historique ardennaise, publié en 1979, de l'historien de la Résistance ardennaise Jacques Vadon, qui écrivait à ce sujet : « La commission responsable n'a voulu faire inscrire que les noms de ceux qui avaient effectivement décidé, après mûre réflexion, de chercher à nuire à l'occupant, la réputation ou le nom ne suffisant pas pour avoir droit automatiquement au titre de Résistant, non plus que le fait d'avoir été, dans le passé, un militant syndicaliste ou politique. »

On peut légitimement aussi se demander pourquoi de tous les militants communistes inscrits à Berthaucourt pour l'organisation et leur participation à la manifestation contre les départs au STO en gare de Sedan le 3 mars 1943, seuls Marius GENOT (décédé le 17 mai 1945 au camp de concentration de Dachau) et Paul DUBOIS (décédé au camp de concentration de Sachsenhausen) sont absents de la liste de Berthaucourt ?

Pourquoi Lucien Harancot, arrêté le 25 juillet 1941 à Sedan à la suite d'une distribution de tracts et décédé au camp de concentration de Buchenwald le 17 janvier 1944, fut-il lui aussi omis de la liste des résistants ?

Même question pour les personnes suivantes, arrêtées par la police allemande le 19 octobre 1941 pour « activité communiste » :

JURION Julien, décédé au camp de concentration d'Auschwitz le 29 octobre 1942, ou TRESEUX Ernest, décédé dans le même camp le 4 novembre 1942.

Ou celles-ci, arrêtées par la Gestapo, pour le même motif, le 19 mai 1942 :

NAVIAUX Emile, décédé le 1er avril 1945 au camp de concentration de Buchenwald ; BOUILLARD Louis, décédé le 28 avril 1943 au camp de concentration d'Oranienbourg ; RAVAUX (ép. Bouillard) Léona, décédée au camp de concentration d'Auschwitz le 15 février 1943 ; POLET André, décédé au camp de concentration de  Flossenbürg le 6 mars 1944...

 

 

   Emile Naviaux


Quelle raison pour ces choix ?
On remarquera par ailleurs que parmi les inscrits de Berthaucourt figurent au moins deux personnes dont les motifs d'arrestation par les autorités, françaises ou allemandes, relèvent de crimes de droit commun et non de faits de résistance (ce que démontre leur dossier judiciaire que la commission de l'UAFFI en charge des inscriptions n'avait sans doute pas consulté).

En outre, il convient de noter que le monument de Berthaucourt comporte les noms des maquisards tués lors de l'attaque allemande du maquis des Ardennes les 12 et 13 juin 1944. L'un d'eux est inscrit deux fois à Berthaucourt, MENU Pierre et MENU André n'étant qu'une seul et même personne (MENU Pierre André Jean, natif de Fumay, voir l'acte de décès communiqué par la mairie de Fumay), inscrite avec le prénom « Pierre » au monument de Revin, mais avec le prénom « Jean » au monument aux morts de Fumay...

Il n'y a donc pas 506 personnes inscrites au Mémorial de Berthaucourt mais bien 505...

Enfin, et pour en terminer, ne devrait-on pas aujourd'hui, considérer le Mémorial comme porteur de la mémoire de toutes les victimes par mesure de répression sous l'Occupation ?

Le cas des massacrés d'Hargnies me paraît emblématique. Le 5 septembre 1944 dans l'après-midi, une colonne allemande en repli devant l'avance des troupes américaines s'est arrêtée dans ce village pour s'y livrer à des atrocités contre les habitants : 13 personnes ont été tuées par explosions, par balles, ou par armes blanches, 3 furent grièvement blessées, 30 immeubles furent incendiés... Selon le rapport de gendarmerie dressé le 27 octobre 1944 par la brigade de Vireux, ces brutalités relèvent « d'une sorte de vengeance contre ce pays, en raison du maquis des Ardennes qui avait longtemps existé dans les parages. »
Un scénario que l'on connaît pour Oradour-sur-Glane, et plus proche de nous géographiquement pour le village de
Tavaux (Aisne), qui furent considérés comme de communes martyres et pour cette raison décorées de la Médaille de la Résistance.
Alors que les massacrés d'Hargnies n'ont pas de place au Mémorial de Berthaucourt...
Combien d'autres victimes de ces exactions commises dans les journées de la libération pourraient prétendre à une inscription sur ce monument ?

Malgré les réticences, exprimées à plusieurs reprises par l'actuel président de l'UAFFI sur le sujet, il apparaît donc indispensable de mener une profonde réflexion sur la mémoire de la Résistance dans notre département et sur la place que va y occuper, de plus en plus, avec la disparition des derniers témoins et des derniers acteurs, le Mémorial de Berthaucourt.
Sa vocation mémorielle, mais aussi pédagogique, pourrait être élargie à l'ensemble des victimes de la répression allemande, voire aux victimes par mesure de persécution, ouvrant ainsi à une véritable intelligence du bilan, historique et humain, des années d'occupation dans les Ardennes.

Principales sources :

UAFFI, deux listes partielles des noms inscrits à Berthaucourt.
Archives départementales des Ardennes : « Cabinet du préfet, dossiers des personnes arrêtés par les autorités allemandes », 1 W 42-55
Renseignements fournis par la  Direction de la Mémoire, du patrimoine et des archives, bureau des victimes des conflits contemporains, BP 552, 14037 CAEN cedex