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Les abeilles

Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). A ceux-là il faut répondre :
« C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
 
Jean Paulhan
« L’abeille », texte signé "Juste", paru dans Les cahiers de Libération en février 1944

Les rendez-vous

Vendredi 12 mai à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Grégory Kaczmarek : "La grande grève revinoise de 1907 : cinq mois de combats ouvriers".

Vendredi 16 juin à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Philippe Lecler : "Pol Renard, un héros de la Résistance".

 

 

14 mars 2011 1 14 /03 /mars /2011 07:43

  Les Archives départementales accueilleront l'auteur des Fusillés le vendredi 8 avril à 18 h. 

Professeur honoraire d'histoire-géographie, Docteur en histoire, Jean-Pierre Besse est président de l'Association Oise pour le Concours national de la Résistance et de la Déportation et président de l'Association pour la Mémoire ouvrière et industrielle du bassin creillois (AMOI).
Il fait partie de la direction du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, le Maitron, où il est responsable du corpus "Résistants et morts pendant l'Occupation en raison de leur engagement politique".
Longtemps correspondant de l'IHTP pour l'Oise, il a écrit plusieurs ouvrages sur l'histoire de l'Oise (période contemporaine) et il a en particulier dirigé l'équipe qui a réalisé le CD-ROM de l'AERI sur la Résistance dans l'Oise.
Il est aujourd’hui invité par la SEA car il est le responsable scientifique (avec Thomas Pouty et Claude Pennetier) du Dictionnaire des fusillés, exécutés, massacrés en France pendant l'Occupation, projet éditorial soutenu par le ministère de la Défense, les fondations Gabriel Péri et Charles De Gaulle, l'AERI et le Musée national de la Résistance de Champigny. Rappelons que J.P. Besse coordonne l'ensemble des activités des chercheurs  qui, dans les départements, participent à l'enquête.
Il est enfin l'auteur (pour ne citer que les dernières parutions)  de :

Les fusillés : répression et exécutions pendant l'occupation (1940-1944) avec Thomas Pouty, éditions de l'Atelier 2006 ; 

Juin 1940, la négociation secrète, les communistes français et les autorités allemandes, avec Claude Pennetier, éditions de l'Atelier, 2006 ;

Frontstalag 122 Compiègne-Royallieu, un camp d'internement allemand dans l'Oise 1941-1944, avec Beate Husser et Françoise Rosenzweig, édité par le Conseil général et les archives départementales de l'Oise, 2008.

Les maquis dans l'Oise avec Jean-Yves Bonnard et Françoise Rosenzweig, CDDP de l'Oise, 2010.

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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 07:45

Située dans la vallée de la Meuse, sur la D 8051, entre Revin et Givet, la ville de Vireux-Molhain fut sous l’Occupation un centre actif de la résistance sous, notamment, la direction de Marceau Devie. Une plaque apposée sur un mur de la gare de cette commune porte témoignage de la violence de l’occupant et de l’héroïsme de jeunes patriotes.

 

001" Ici tombèrent glorieusement les armes à la main sous les balles ennemies le 4 janvier 1944, au retour d'une mission périlleuse, LAMBERT Robert, âgé de 18 ans, RZEPECKI Maurice, âgé de 20 ans, maquisards du groupe franco-belge Banel. Honneur à ces deux braves. "

 

 

Au mois de décembre 1943, l’un des adjoints du maquis franco-belge du Banel, Henri Vin, décida de renforcer dans la région de Vireux un maquis destiné à accueillir les jeunes réfractaires et à les former à la lutte clandestine contre les Allemands. Il confia cette mission, qui consistait à poser les jalons du groupement, à Robert Lambert et à Maurice Rzepecki, deux jeunes de Linay qu’il avait enrôlé au maquis.

 

maurice

 

Maurice RZEPECKI est né le 2 février 1924 à Wicincki (Pologne), domicilié à Linay où son père est ouvrier aux Forges de Blagny. Au début de 1942, après avoir vainement tenté de rejoindre l’Angleterre, il s’engagea au 6e bataillon de chasseurs alpins à Grenoble. Après la dissolution de l’armée d’armistice, il fut renvoyé dans ses foyers. En juillet 1943, réfractaire au STO, il rencontra Henri Vin qui l’intégra dans son groupe de résistance dépendant du maquis franco-belge du Banel. Une citation à l’ordre de la Brigade, comportant l’attribution de la Croix de guerre lui a été décernée en 1945, à titre posthume, par le général Préaud.

 

Robert Lambert

 

Robert LAMBERT est  né le 15 juin 1926 à Linay où il vit avec sa mère et ses jeunes frères. Réfractaire au STO, il  s’engage dans la Résistance après avoir rencontré Henri Vin qui l’envoie en mission à Vireux avec son ami Maurice.

 

Les armes, l’argent et le matériel manquaient pour un tel projet. Où les trouver, sinon chez les Allemands eux-mêmes ? Le 3 janvier 1944, vers 19 heures, les deux jeunes gens se présentèrent chez le chef de culture de la WOL de Mairy, près de Mouzon, sous prétexte de demander du travail. Sortant chacun un revolver, ils l’obligèrent à leur livrer un pistolet garni de 9 cartouches, un fusil de guerre français avec ses munitions, une machine à écrire, ainsi qu’une somme de 19 300 francs. Leur forfait accompli, Maurice et Robert rentrèrent à Linay (probablement chez Robert Lambert) où ils passèrent la nuit. Le Lendemain, à l’aube, ils prirent le premier train pour Vireux, depuis la petite gare de Linay. Un travailleur de la WOL, Jean L., qui les surveillait (comme il le faisait pour toutes les allées et venues dans la petite gare de Linay), obligea la garde-barrière à lui donner les souches des tickets délivrés avant de prévenir les autorités allemandes du départ de ces deux suspects qui avaient négligé, comme il en avait été convenu, de passer par la Belgique pour brouiller les pistes (le dénonciateur fut à la Libération arrêté et traduit devant la cour de justice des Ardennes. Il fut condamné le 29 avril 1945 à 20 années de travaux forcés).

 

Le 4 janvier, à 19 heures 40, le train de Charleville entrait en gare de Vireux. Sur le quai, d’importantes forces allemandes, arrivées de Charleville dans l’après-midi, avaient pris position. Immédiatement repérés à leur descente, les soldats tentèrent d’appréhender les deux jeunes hommes qui sortirent leurs armes. Des coups de feu furent échangés. Deux Allemands furent blessés. Maurice Rzepecki, acculé dans une impasse, fut désarmé et arrêté alors que Robert Lambert fut abattu sur place. (Selon d’autres sources, il fut emmené grièvement blessé à l’hôpital allemand de Reims où il est décédé le 6 janvier).

Le même jour, Sawera Rzepecki, la sœur aînée de Maurice, cuisinière à la WOL de Mairy, fut arrêté par les Allemands pour complicité dans l’attentat contre le chef de culture.

Lors de la perquisition du domicile de Joséphine Lambert, mère de Robert, les Allemands trouvèrent une lettre écrite par Maurice à ses parents, ainsi que d’autres papiers des jeunes gens, qu’elle cachait dans sa cheminée. Internée à Charleville avec Sawera, les deux femmes furent déportées depuis Compiègne vers le camp de concentration de Ravensbrück par le transport du 31 janvier 1944. Sawera sera transférée au Kommando de Hollesschein, dans les Sudètes. Elle sera libérée par les Américains le 5 avril 1945. Joséphine Lambert est décédée au camp de Ravensbrück le 14 janvier 1945.

 

Joseph Rzepecki, père de Maurice, fut arrêté et emprisonné à la caserne du 12e Chasseur de Sedan. Il sera libéré par son gardien quelques jours avant l’arrivée des Américains à Sedan. Durant son temps de détention, l’officier allemand blessé par Maurice à Vireux vint régulièrement lui rendre visite, pour le passer à tabac...

 

Après avoir été incarcéré à la prison de Charleville où il fut brutalement interrogé par la Gestapo, Maurice Rzepecki fut condamné à mort par le tribunal militaire près la Feldkommandantur à Charleville et passé par les armes sur le plateau de Berthaucourt, à Mézières, le 20 avril 1944 (et non le 22 comme l’indiquent les documents officiels, voir sa dernière lettre et son "calendrier du prisonnier", marqué jusqu'au 20). Selon le témoignage de son avocat, Maître Marceau Vignon, il quitta la prison pour monter sur le plateau d’un camion militaire où trônait déjà son cercueil. Assis sur celui-ci, Maurice traversa la ville jusqu’au lieu de son supplice en chantant la Marseillaise et en criant « Vive la France » et « Vive la Pologne ».

 

calendrier-copie-1

 

Le calendrier du prisonnier de Maurice (détail)

 

lettre du 20 avril detail

 

Dernière lettre de Maurice à ses parents (détails de début et de fin)

 

lettre du 20 avril detail 2

 

 

 

 

Charleville, le 20 avril 1944

 

Chers papa, maman, Saverka, Paulette, Casimir, Véronique, Stéfani, Daniel, Pierrot,

Je vous envoie ces derniers mots pour vous dire adieu, car c’est fini pour cette terre de péchés. Je suis fusillé ce matin à 7 heures. Aussi, j’espère retrouver Dieu. Je [ne] vous demande qu’une chose, ne l’abandonnez pas. Il vous aidera dans tout, même dans la mort. Car si je la regrette un peu [la vie], c’est pour vous. Car vous avez été bons pour moi, et moi qui a été si mauvais, si méchant pour vous, qui vous ai causé tant de peine, je vous demande pardon. Je ne sais pas si vous viendrez sur ma tombe, mais faites-le si vous pouvez.

Je dis adieu à Téo et [à] Joseph, au Bednarski, à Choisil, qui ont toujours été bons pour nous, à tous les amis et voisins. Je crois que Saverka sera relâchée maintenant. J’espère qu’elle me pardonnera pour tout le mal qu’elle a eu pour moi. Je la remercie de tout mon cœur, elle qui a toujours été pour moi une petite mère. J’espère que vous vous portez bien tous. Vous direz aussi adieu de ma part à M. Jouandon, à Victor, et à tous les autres copains, ainsi qu’aux Lambert. J’espère que papa n’a pas trop mal le bras et qu’il s’en tire bien dans son travail. Je tâcherai de l’aider du ciel avec les anges.

 Si vous recevez mon habit, vous regarderez bien le [côté] gauche, vous y verrez un petit trou dessus et dessous. C’est le passage d’une balle, l’autre a passé plus haut. Maintenant, je vais aller revoir Robert mon si bon copain. J’espère que nous serons réunis à la mort comme à la vie. Vous n’aurez qu’à réclamer mes photos à la police allemande. Casimir pourra prendre toutes mes affaires. Gardez mon chapelet car il m’a accompagné jusqu’à la mort, ainsi que la croix. Si vous voulez, vous ferez dire une petite messe pour moi, pour que Dieu me pardonne pour les paroles, mes pensées, mes actions, et toutes mes fautes.

Je vais terminer ma lettre car l’heure avance et il ne faut pas que je manque mon rendez-vous avec la mort. Aussi j’embrasse toute la famille avant de mourir sur cette terre, car j’espère vous revoir au ciel.

Donc adieu. Celui qui vous a fait tant de mal, pardonnez-lui, adieu et ne me pleurez pas, je n’en vaux pas la peine, adieu tous.

Celui qui pense à vous toujours, votre fils, frère, oncle.


Maurice

 


casimir et armand

 

Casimir Rzepecki (à gauche) et Armand Polèse, tous deux torturés

puis abattus au maquis du Banel le 18 juin 1944

 

Le frère ainé de Maurice, Casimir RZEPECKI, né le 3 janvier 1922 à Muzynowo-Kocielne (Pologne) intégra le maquis franco-belge du Banel en janvier 1943. Il y fut arrêté, martyrisé, puis fusillé lors de l’attaque du maquis par les troupes allemandes le 18 juin 1944. Un témoin de son supplice déclara : « Près du château du Banel, non loin de la maison du cantonnier Lagrange, les Allemands m’ont conduite devant quatre hommes arrêtés au Buchy (Armand Polèse, Fernand Blaise, André Poncelet et Casimir Rzepecki) afin de les identifier. Ils avaient les mains et les pieds liés sauvagement avec du gros fil de fer et les chairs ressortaient en bourrelets. Ils étaient tournés face contre terre. Il était visible qu’ils avaient été battus tant ils étaient ensanglantés et avaient les vêtements déchiquetés. Ils étaient en train de mourir. Les Allemands les ont retournés à coups de bottes. J’ai nié les reconnaître […] Au bout d’une demi-heure, j’ai vu que les Allemands relevaient les victimes et les traînaient à l’entrée du taillis. Quelques instants plus tard, j’ai entendu cinq coups de revolver et j’ai supposé que les Allemands achevaient les victimes. »

Une citation à l’ordre du Régiment, comportant l’attribution de la Croix de guerre a été décernée en 1945 à Casimir RZEPECKI, à titre posthume, par le général Préaud.

 

enterrement maurice

Inhumation de Maurice à Linay, à la Libération

 

 

 

On apprend par la presse locale, en l'occurence le quotidien L'Union, qu'une plaque commémorative a été apposée sur le monument aux morts de Linay le dimanche 8 mai 2011, afin de rappeler l'action dans la Résistance de Robert et Joséphine Lambert, Maurice et Casimir Rzepecki, et Armand Polèse.

 

 

Sources principales :

Témoignage et archives familiales de Mme Stéfania Warschlowinski, née Rzepecki.

Dossier Rzepecki, Archives départementales des Ardennes, 1 W 54

Rapport de la gendarmerie, section de Sedan, du 5 janvier 1944. Archives départementales des Ardennes, Z/Sedan 33

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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 16:39

André ANCELIN est un ardennais, né le 18 décembre 1903 à Saint-Germainmont, mais domicilié à Pantin (alors département de la Seine, aujourd'hui de la Seine-Saint-Denis). Agent du Métropolitain, militant communiste à la RATP, sergent des FFI, il fut arrêté avec plusieurs de ses camarades dans la rue Traversière à Paris, le 22 août 1944, par la police allemande alors qu’il partait avec des camarades libérer les locaux du journal Le Parisien. Il fut fusillé le jour même au fort de Vincennes.
Son corps
repose au carré militaire de Pantin.
Son nom est inscrit sur
le Mémorial de Berthaucourt à Charleville-Mézières. 
Une plaque commémorative rappelle son nom et son action, à Vincennes, 
station de métro « Château de Vincennes ».

plaque Vincennes reduite

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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 15:49

                                                     Il y a quelque temps, la Revue Historique Ardennaise a publié le témoignage d’Étienne Brice dans lequel était évoquée succinctement la tentative d’infiltration de la filière d’évasion de prisonniers de guerre et d’aviateurs alliés que Paul Royaux et ses camarades avaient organisée à Charleville dès le début de l’Occupation. Qu’on me permette d’y revenir.

On se souvient que la filière avait été mise en place à partir de relais locaux (notamment à Nouzonville et à Carignan dont il sera question ici) qui envoyaient vers les bureaux du Secours national  à Charleville les illégaux qui y étaient habillés, nourris, logés, dotés en faux papiers, avant d’être évacués vers Paris grâce à la complicité d’agents de la SNCF. Son organisation revenait à Paul Royaux, responsable du mouvement de Résistance OCM dans les Ardennes depuis 1941 ; le soutien logistique appartenant au personnel du Secours national.

La police allemande recherchant les voies de salut des prisonniers et des aviateurs s’employait à y infiltrer leurs agents. L’épisode qui est relaté par Etienne Brice est celui de l’une de ces tentatives, et de son échec. Il est confondu dans l’article cité avec celle d’octobre 1942 qui fut une réussite, puisqu’elle aboutit au démantèlement de la filière, aux arrestations au sein du Secours national, et à la fuite de Paul Royaux.

L’histoire du faux aviateur Anglais est relatée dans un manuscrit conservé aux Archives départementales des Ardennes (1293 W 6). Bien qu’anonyme, on peut attribuer cet écrit à André Point, successeur de Paul Royaux à la tête de l’OCM dans le département et chef des FFI en 1944. Grâce à certaines indications données par le texte, on peut dater cet épisode des  mois de mars et avril de l’année 1942. Les passages entre guillemets dans la relation qui suit sont tirés de ce document.

 

Georges Lefèvre, propriétaire de l’Hôtel de la Gare à Carignan, appartient à la ligne d’évasion fondée par Royaux. Des centaines de prisonniers arrivant de Belgique sont dirigés chez lui avant d’être évacués vers Charleville puis Paris. C’est à son somicile qu’arrive un jour, les pieds ensanglantés par les kilomètres parcourus, un aviateur Anglais.

Georges Lefèvre l’amène chez Schwartz, salon de coiffure de la rue Jean Jaurès à Charleville où travaillent Paul Royaux et André Point . « On lui coupe les cheveux, il parle un peu français, ne peut être acheminé sans être accompagné : reste chez Schwartz quelques jours. Le fils le surprend fouillant dans les tiroirs. Pas d’étonnement pour le sans-gêne connu des Anglo-saxons. Ne sort pas. »

 

Étienne Brice est choisi par Royaux pour conduire l’Anglais à Paris par le train du matin.  Mais sitôt arrivés à la gare les deux hommes sont arrêtés par des douaniers. L’un d’eux commence à fouiller l’Anglais qui porte dans sa musette deux kilos de tabac (de contrebande bien sûr), cadeau de Brice pour ses correspondants parisiens. Ce dernier s’enfuit, poursuivi par un douanier alors que l’Anglais saute dans le train qui part. Rentré chez Schwartz, Brice se fait copieusement « engueuler » par Royaux pour sa négligence et est renvoyé à Paris par le train du soir. Mais là, personne ne l’accueille : l’Anglais a disparu dans la jungle parisienne…

 

Deux jours plus tard, Georges Lefèvre se présente à nouveau au salon Schwartz : l’aviateur est revenu chez lui. On le ramène à Charleville. On comprend qu’à Paris il a vendu le tabac pour pouvoir reprendre un billet pour rentrer à Carignan. Brice l’accompagne à nouveau à Paris. On ne sait ni où, ni par qui l’Anglais est interrogé. Toujours est-il que des doutes sont émis sur son identité et sur sa qualité d’aviateur britannique. On lui donne des livres à lire : deux fois le même, sous un format différent, et pourtant il ne relève pas et s’intéresse tout autant à l’un qu’à l’autre... « En avril, Paris fait connaître que l’agent est identifié comme agent de la Gestapo et demande d’aller le rechercher.» Pas plus de précisions sur les hôtes de l’Anglais, ni sur le service de renseignements clandestin suffisamment efficace pour confondre un traître… (Dommage !)

 

« Conseil de guerre. On décide d’aller le chercher. Paul Royaux y va… » À l’Anglais, il justifie son retour en avançant que « la filière est brûlée, qu’il faut le ramener dans les Ardennes. Qu’on pourra le nourrir mieux qu’à Paris. » On lui fait croire qu’on va l’héberger dans une ferme… Mais son exécution a été décidée, les préparatifs sont commencés.

 

Retour de Royaux et de l’Anglais. À la gare de Charleville, Brice prend le pseudo-aviateur et l’emmène au Mont Olympe, longeant la Meuse. André Point les précède. Georges Lefèvre clôt la marche. Il est près de 22 heures et la nuit tombe, on attend le soi-disant fermier qui doit les conduire chez lui. Il arrive. C’est un autre résistant du groupe OCM qui joue ce rôle, Raymond Petit.

 

Dans la côte de Montcy, Brice et Point encadrent l’Anglais. Le sentier se rétrécit. Point s’éloigne alors que Brice passe en tête, Petit est maintenant derrière l’Anglais. Il a en main un marteau, avec lequel il le frappe. L’Anglais se met à hurler.

Royaux a rejoint Point : « Ils cherchent chacun de leur côté, ne les trouvent pas et s’apprêtent à repartir quand arrivent les trois hommes avec le boche nu. Chacun fait peur aux autres. Sang tout le long de la route. On lui entoure la tête avec [illisible] et [les pieds avec] des poids d’horloge. La barque qui manque de chavirer. L’eau. Le retour à la nuit. »

Les hommes se séparent. Point s’éloigne avec Raymond Petit. À la sortie de la passerelle du Mont-Olympe, des gendarmes en patrouille les interpellent. Point se met devant Petit, qui est couvert de sang, et montre sa convocation pour l’examen de police qu’il doit aller passer le lendemain à Amiens. Il prétend qu’il est allé prendre le café chez des amis. Les gendarmes les laissent aller... Le jour suivant, Royaux et Petit reviennent sur les lieux afin de débarrasser la barque des traces de sang qui s’y accrochent, et rechercher le marteau qu’ils avaient perdu.

 

Voilà comment le faux Anglais, mais vrai agent des services de police allemands, fut exécuté, une nuit de la fin du mois d’avril, sur les bords de la Meuse. Les restes de sa dépouille gisent probablement encore au fond du fleuve, lestés par des poids d’horloge… 

 

L’homme qui avait tenu le marteau était Raymond Petit. On sait aujourd’hui que les comportements et les attitudes des Français sous l’Occupation ne s’écrivirent pas en noir et blanc, mais en de multiples « zones grises », Petit offre un exemple particulièrement significatif de ces comportements ambivalents, chez qui le patriotisme pouvait se mêler à l’intérêt. Ce quadragénaire sans profession déclarée, condamné avant la guerre pour escroquerie, vivait de trafics divers et de marché noir. Résistant de la première heure, intégré au groupe de Paul Royaux, il en était devenu l’homme à tout faire. Il fut l’un de ces « gros bras » utilisé pour les coups risqués, à qui on faisait appel lorsqu’on avait besoin de quelqu’un de peu scrupuleux prêt à faire le « coup de poing ». On le retrouve ainsi encore en 1944 dans une tentative d’enlèvement d’un collaborateur de Charleville ordonnée par la Résistance (Sur l'affaire Petit et les autres, voir mon livre Article 75) .
Mais la justice releva surtout ses accointances avec certains agents de la Gestapo de Charleville, et souligna qu'il intervenait contre rétribution auprès des Allemands, avec lesquels il traficotait, pour régulariser les situations de certaines personnes. À la libération, sa tête fut mise à prix par la Résistance. Arrêté, il fut mis à la disposition de la justice. On le soupçonnait d’avoir vendu aux Allemands André Marchand et son groupe, arrêtés dans la nuit du 9 au 10 juin 1944 alors qu’ils se rendaient à un parachutage d’armes à Meillier-Fontaine. Marchand, qui venait d’être nommé chef des FFI du secteur de Charleville, et trois de ses camarades avaient été condamnés à mort par un conseil de guerre allemand et avaient été fusillés quelques jours plus tard au fort des Ayvelles. Un quatrième homme fut déporté au camp de concentration de Buchenwald.

   

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Raymond Petit fut jugé par la cour de justice des Ardennes à Charleville le 6 février 1945 et condamné à la peine capitale. Il fut gracié et sa peine fut commuée en 10 années de réclusion. Il profita d’une mesure d’amnistie et fut libéré le 4 août 1950.

 

 

 

 

 

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