Pendant l'Occupation, près de 600 000 tonnes de bombes, soit 22 % du tonnage déversé sur l'Europe occupée et sur l'Allemagne, ont été
largués par les aviations anglaises et américaines sur plus de 1 570 localités françaises entre juin 1940 et mai 1945. 67 078 Français ont été tués, ensevelis sous les
gravats ou frappés par les mines explosives. Plus de 90 000 immeubles ou maisons ont été détruits et 45 000 rendus inhabitables.
Les premiers objectifs des bombardiers alliés furent les centres industriels, afin de freiner les productions mises à la disposition de la
machine de guerre allemande, et les ports de la Manche et de l'Atlantique qui accueillaient et abritaient les bâtiments et les sous-marins de la Kriegsmarine. À
partir du printemps 1944, priorité fut donnée à la destruction des voies de communication, notamment les noeuds ferroviaires et les gares de triage. En effet, au mois d'avril, le
général Eisenhower, commandant en chef des forces américaines en Europe chargé de la préparation de l'opération Overlord (débarquement allié en Normandie), donna comme mission aux forces
aériennes alliées « d'épuiser les forces aériennes allemandes, et tout spécialement la chasse ennemie, de détruire et désorganiser leur logistique, de détruire et interrompre les communications ferroviaires ennemies, particulièrement celles qui affecteront les mouvements de l'ennemi en direction de la zone
d'installation d'Overlord. » La répartition dans l'espace des opérations devait couvrir une zone suffisamment vaste pour que les Allemands restent dans l'incertitude quant au lieu du futur
débarquement.
Tout le Nord et l'Est de la France furent touchés. Paris ne fut pas exempt des vagues d'intenses bombardements qui furent exploités par
les services allemands de propagande et leurs officines collaborationnistes dénonçant le martyr des populations civiles.
Détail d'un tract du PPF (Parti
populaire français) dénonçant les bombardements
Les Ardennes sont touchées au mois de mai par plusieurs raids de l'US Air Force.
Le dimanche 7 mai, journée ensoleillée, le ronronnement de puissants moteurs se fait entendre dans le ciel, au dessus de Mézières et de
Mohon :
« Plusieurs vagues de six avions survolent notre ville. La sirène retentit, mais, en
même temps qu'elle, une pluie de bombes arrose la ville. Femmes, enfants, vieillards se sauvent de tous côtés, ne sachant où aller. Les enfants crient, tous ont peur. Le bombardement a duré trois
minutes. Quand nous sortons de notre abri, les dégâts sont épouvantables. Des rues entières ont disparu. Des équipes de secours relèvent morts et blessés, et ils sont nombreux. Bientôt, la
population veut absolument quitter cet enfer. Dans les rues, on voit des brouettes chargées de matelas, de caisses et de valises. C'est une vraie panique. Les routes sont noires de monde. Au bout
de quelques kilomètres, il faut charger les enfants sur les véhicules car ils ne peuvent plus marcher. » (V. Robin, B. Tavernier, J. Fossé, F. Laplanche)
Ce dimanche, jour de première communion, les bombes ont commis des dégâts aux abords de la Basilique Notre-Dame d'Espérance : au sortir de la messe,
toute une famille a été fauchée, ainsi que deux jeunes communiantes...
La basilique de Mézières après les bombardements (Photo J. Héraux)
À Mézières ce sont les habitations situées autour de la place de l'église qui ont été particulièrement touchées et plus particulièrement le collège
Moderne des jeunes filles dont il ne reste rien. À Mohon, les bombes sont tombées sur les maisons ouvrières, principalement dans les quartiers de la rue Martin Cacheleux, rue Gambetta, et
à Villers-Semeuse, l'avenue Jean-Jaurès et la rue de la Fraternité.
Le dépôt SNCF de Mohon, qui était la cible des bombardiers, est entièrement détruit...
Le Mardi 9 mai, le Petit Ardennais, qui n'a pas paru la veille, titre : « Mézières et Mohon sont à leur tour sauvagement bombardées par les terroristes anglo-américains »
Nouveaux bombardements le lundi 8 sur le dépôt de Mohon et sur la gare de triage de Lumes, à 9h30 puis dans la soirée, le mardi 9 à 17 heures,
touchant à Charleville le cours Briand et la Mal-Campée. Puis le mercredi 10, sur Charleville où la rue Jean Jaurès est particulièrement atteinte. Ce jour-là, un Mustang est
abattu en flammes, vers 16 h 30, au dessus du chemin de fer, touché non par la DCA allemande, mais par une bombe lâchée d'un autre appareil.
Mustang P-51
« Dès le matin [du 8 mai], nouveaux raids sur Mohon. Le soir, à cinq heures, les avions légers reviennent
encore. Chacun se sauve dans les abris. Il est temps. Un frisson nous secoue à chacun de ces miaulements sinistres caractérisant le piqué des appareils. Boum ! Boum ! Les bombes
éclatent sur le Dépôt et les ateliers. Aussitôt l'alerte, des services de Croix-Rouge se rendent auprès des ruines fumantes. Des déblayeurs, armés de pelles et de pics, essaient de retirer le
plus possible des décombres amoncelés. Ce dépôt sera tout de même pendant quelque temps dans l'impossibilité de servir à l'ennemi. » (Micheline Rose)
« Le lendemain dans la matinée [du 8 mai], Lumes fut bombardée. De Rumel, on voyait les avions piquer sur le
triage, on entendait le sifflement, l'éclatement des bombes. Un nuage de fumée s'élevait dans le ciel. Affolement général dans le village ! » (M. Lambert, J. Vialle)
Le
Petit Ardennais du 17 mai 1944
Le Petit Ardennais du Jeudi 11 mai : « En 4 jours, Mézières, Mohon et Charleville ont subi 5 bombardements. On
compte actuellement près de 80 tués et plus de 200 blessés » clame le journal, qui poursuit, dans un souci de propagande : « Mais les
anglo-américains, qui mènent la lutte pour le triomphe de la Juiverie, et qui se trouvent maintenant placés sous le joug bolchevick, doivent tout comme ceux-ci employer les armes les plus lâches
contre ceux qui pourraient éventuellement leur opposer une résistance ».
Ce Jeudi vers 20h30, quelque 80 avions jettent 144 bombes sur les ateliers du chemin de fer. On constate à Mézières de gros dégâts
constatés place et rue Saint-Louis, douze immeubles sont anéantis rue du Faubourg de Pierre, une famille de six personnes est ensevelie. À Mohon, l'avenue Jean Jaurès est rasée, et
l'ensemble des bâtiments et des installations du dépôt sont détruits.
Dépôt de Mohon après les bombardements (photo J. Héraux)
Mézières et Mohon enterrent leurs morts le vendredi 12. Devant la chapelle
de l'hôpital de Manchester, 45 cercueils sont alignés.
Monseigneur Marmotin, Archevêque de Reims est présent. Dans un discours que n'aurait pas renié le plus zélé des plumitifs du Petit Ardennais, il déclare : « Est-il possible que des êtres raisonnables et qui se disent civilisés détruisent sans distinction et tuent ceux qui servent à la vie, au bonheur des
hommes ?... Nous protestons contre de tels attentats que la guerre n'autorise pas, que Dieu condamne et que l'humanité réprouve ».
Ce jour-là, Givet est frappé. On déplore 8 morts.
Mézières et Mohon subissent leur septième bombardement le lundi 22 mai. Il n'y a aucun tué.
Le Petit Ardennais du 17 mai 1944
Le Commissaire de police de Mézières, dans un rapport à son supérieur de Saint-Quentin, notait le 18 mai (ADA, 1 W 99 / 1) :
« À la suite de violents bombardements aériens - 6 raids en 5 jours - dont l'agglomération
Mézières-Mohon a été le théâtre, les conditions de vie sont complètement transformées dans ces deux villes et même à Charleville où quelques points de chutes ont jeté un certain désarroi parmi
la population.
Le spectacle d'apocalypse qui existait dès le premier raid sur Mézières et Mohon a provoqué une consternation
générale; mais jusque-là la population avait gardé son calme et ce n'est qu'à la suite des coups redoublés par l'aviation anglo-saxonne qu'une véritable panique s'est manifestée.
Cette dernière a d'abord gagné les commerçants qui, à peu près tous, à Mézières surtout, ont cessé tout négoce, ne se souciant aucunement des besoins de leur clientèle pour fuir à la
campagne.
Très rapidement, les villes de Mohon et de Mézières ont été vidées de leur population et on a assisté à un lamentable défilé
de personnes traînant sur des charrettes quelques affaires entassées en hâte, redonnant le spectacle tristement rétrospectif de l'exode de mai 1940. (...)
Les cérémonies des obsèques des victimes des bombardements de l'agglomération ont été commentées jusque dans les hameaux les
plus reculés du département et tout particulièrement l'allocution prononcée par Mgr Marmotin, Archevêque de Reims. Les protestations formulées contre les agissements des aviateurs
anglo-américains ont trouvé des échos favorables dans tous les milieux. »
Enfin, le même avançait à la fin du mois, pour l'ensemble des opérations aériennes sur l'agglomération de Charleville-Mézières-Mohon, le
chiffre d'environ 100 tués et 200 blessés.
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