Il est de ces rencontres qui engagent toute une vie. Secrétaire de Jean Moulin, Daniel Cordier passa moins d'une année avec celui qu'il nommait affectueusement "le patron", moins d’une année qui bouleversa le cours de son existence. On connaît Daniel Cordier comme historien de Jean Moulin, à qui il consacra une œuvre monumentale (les 3 volumes du Jean Moulin, l’inconnu du Panthéon ; aussi le Jean Moulin, la République des catacombes), mais toujours le biographe s’effaça devant l’immensité de son personnage, si bien qu’on en était venu à oublier que Daniel Cordier avait été avant tout un résistant de la première heure.
Les mémoires de Daniel Cordier débutent le 17 juin 1940, avec le refus du discours de Pétain
(" C'est le cœur serré que je vous dis aujourd'hui qu'il faut cesser le combat..."), et l'embarquement du jeune Cordier sur un cargo en partance vers l’Algérie qui le conduira finalement en
Angleterre. Enrôlé dans la "Légion de Gaulle" (qui deviendra rapidement les Forces françaises libres), après deux années de formation militaire et son intégration au sein du BCRA
il fut parachuté en France occupée le 25 juillet 1942. Destiné à être le radio de Georges Bidault, Jean Moulin le choisit pour devenir son
secrétaire. Sous les ordres du délégué du général de Gaulle en France, il participa à l'œuvre d'unification des mouvements de résistance en zone sud, puis à la fondation du Conseil National de la Résistance... Rédigés sous la forme d’un journal, « qui oblige à déplier le temps et à fouiller dans les souvenirs », ces mémoires
donnent des relations entre les envoyés de la France Libre et les chefs de la Résistance intérieure une image surprenante et quelquefois déroutante (notamment dans la relation de la guérilla
permanente menée contre Moulin par les chefs des mouvements de résistance, ainsi que les manœuvres de certains agents gaullistes de Londres).
Outre un magnifique portrait de Jean Moulin, brossé à petites touches, Alias Caracalla est un récit de la clandestinité au jour le jour, qui, dans simplicité, démystifie quelque peu la résistance dans son quotidien (« Je suis toujours frappé par les représentations actuelles qui occultent nos difficultés de la vie quotidienne de la Résistance, peureuse, sans éclat, ou ne leur donne pas leur véritable importance. Elles sont transfigurées par un romantisme de roman d’espionnage, fort éloigné de la misérable réalité »); si le jugement porté par les hommes de Londres à l’encontre des résistants de l’intérieur est parfois assez sévère (« Les résistants sont d’abord des types sur qui nous ne pouvons pas compter »), ainsi que sur les mouvements (une organisation « bordélique », des chefs « insupportables » qui « ne viennent pas aux rendez-vous et n’accomplissent pas les tâches qu’on leur demande », il révèle la profonde incompréhension entre les uns et les autres. Il est vrai que Cordier, en toute justice, relève que pour les résistants de l’intérieur, les agents gaullistes passaient pour des « planqués »).
Ces jugements valent-ils pour toute la Résistance intérieure ? Certes non. Les mémoires de Daniel Cordier ont comme seul sujet la narration de son activité auprès de Jean Moulin. Les relations
conflictuelles entre les chefs des mouvements (de la zone sud principalement, notamment Henri Frenay, de « Combat ») et Jean Moulin mettent en lumière les ambitions politiques et militaires de la
« HSR », la Haute Société Résistante, sans préjuger de la valeur de l’engagement exemplaire du peuple résistant, quasiment absent des mémoires (si l’on y rencontre peu de ces tâcherons
de la Résistance, on en oublie presqu’autant les Allemands, très peu évoqués.)
D. CORDIER, Alias Caracalla, Gallimard, Paris, 2009
Commentaires