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Les abeilles

Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). A ceux-là il faut répondre :
« C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
 
Jean Paulhan
« L’abeille », texte signé "Juste", paru dans Les cahiers de Libération en février 1944

Les rendez-vous

Vendredi 10 mars à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Xavier Chevalier : "Le Kronprinz, mythes et réalités".

 

 

 

31 août 2012 5 31 /08 /août /2012 18:56

La libération du département connut son lot de drames et, comme lors de l’invasion en 1940, la débâcle allemande n’alla pas sans brutalité. L’histoire du jeune Marcel Cosma, tué par les Allemands à Givet le 5 septembre 1944, est semblable à celle de centaines de Français qui négligèrent toute prudence dans l’enthousiasme d’une libération imminente.   

   

portrait allegeMarcel Paul Cosma est né le 25 octobre 1929 à Fumay. Il habitait avec ses parents et sa jeune sœur à Givet, route de Philippeville, à la frontière, en ce lieu appelé Petit-Doische où était situé le poste des douanes belge. Son père, prénommé Marcel lui aussi, était ouvrier sur la voie aux chemins de fer ; sa mère, Marie, entretenait la basse-cour et le potager qui fournissaient le nécessaire et le superflu en ces temps difficiles. Au cours de la période qui nous occupe, la mémoire familiale conserve le vague souvenir d’actes de résistance qui n’ont laissé aucune trace dans les archives : outre le passage de fugitifs un temps hébergés dans la cave après le retour d’exode en Vendée, l’épisode le plus marquant (et le récit le plus circonstancié qu’on puisse en faire) est celui d’un stock d’armes apporté par la Résistance belge à destination des FFI et qui avait été dissimulé sous une botte de foin.

Peu de temps après cette livraison, le gendarme Noël, de la brigade de Givet (des papiers font apparaître ce nom, ce qui authentifie, au moins en partie, le témoignage), vint un soir prévenir le père Cosma de déménager de toute urgence ce matériel compromettant. Quelqu’un l’avait dénoncé aux Allemands qui ne tarderaient pas à se manifester. Les armes furent enterrées précipitamment dans le jardin, enterrées sous des plants de pommes de terre à la nuit tombée. Et effectivement, le travail à peine terminé, deux Traction-Avant vinrent se garer devant la maison. Les Allemands perquisitionnèrent en vain le domicile des époux Cosma et emmenèrent la famille dans les locaux de la Feldgendarmerie, où les parents furent interrogés toute la nuit. 

Dans le courant de l’année 1944, Marcel, dans sa fougue adolescente et patriote, déroba à un sous-officier allemand de passage une paire de jumelles (la cuisine de la maison Cosma servait parfois d’auberge aux patrouilles allemandes qui s’y arrêtaient pour boire un verre de vin sans doute vendu à prix d’or). Fier de cette prise de guerre, il dût néanmoins en différer son exhibition, sa mère goûtant sans doute fort peu ce genre de bravade qui pouvait avoir des conséquences somme toute assez graves pour son auteur et pour ses proches.

Á Givet, l’été de la libération fut assez  riche en épisodes, comme le savent mes lecteurs (voir ici). Il est plus que probable que l’atmosphère qui régnait alors enthousiasma le jeune Marcel qui ne voulut rien manquer du spectacle offert par l’humiliation de l’ennemi quittant la ville et celui, encore plus exaltant, de l’entrée des chars américains que l’on attendait d’un jour à l’autre.

 

Le maire de Givet sous l’Occupation, Roger Declef, a laissé un récit assez précis des derniers jours de la présence allemande dans sa ville. Ce document n’est pas conservé aux Archives départementales des Ardennes, mais, curieusement, aux Archives nationales, où je l’ai découvert.

C’est le 30 août que débute la débandade des troupes ennemies à Givet. La soldatesque fuyant les armées alliées traverse la ville en direction de la Belgique et de l’Allemagne non sans piller maisons et commerces, alors que les femmes de mauvaise vie font la noce avec les Boches. Tous les véhicules roulants sont « réquisitionnés », et particulièrement les bicyclettes. L’autorité locale, composée de Fedgendarmes  et de douaniers allemands, est partie.

Le 1er septembre au matin des obus tombent sur la ville, dans le quartier de Bon-Secours, alors que l’Armée blanche belge intervient. On tire partout. Le jeune André Roguin est tué, de nombreux blessés sont amenés dans les postes de secours installés à la hâte. Le maire, pharmacien, et quelques bonnes âmes remplacent les médecins disparus… Le soir de ce jour, le quartier de la Soie fait l’objet d’un intense bombardement. Á Foische, un civil, Alexandre Saxe, est tué par les Allemands qui se replient sur le Petit-Givet, occupant la Poste dont ils font leur QG, minant le pont qu’ils font sauter… Deux Allemands sont tués, l’officier en charge des troupes menace de prendre des otages parmi la population. Le 4 septembre, vers midi, une estafette des FFI vient prévenir de l’arrivée de chars américains à Foische, le suivent des éclaireurs des troupes US.

Le jeune Marcel est-il descendu en ville durant ces journées (descendu car trois kilomètres séparent le Petit Doische du centre de Givet) ? On ne le sait et on en doute. Tout ce qu’on peut avancer est qu’il y était le 5 septembre, jour où il y fut tué.

 

L’histoire familiale donne de sa mort plusieurs versions, dont l’une est qu’il fut la cible d’un tireur allemand posté sur la Tour Grégoire, qui domine la Meuse depuis les flancs du Mont d’Haurs. Improbable, m’a écrit un témoin : la tour avait essuyé des coups de canon tirés par un Panzer allemand depuis la Place Verte après que des tireurs appartenant aux FFI l’avaient occupée. Le même précise à propos de Marcel : « Je l’ai un peu connu au collège Vauban, un peu le portrait de Montand jeune, sympathique et peut-être un peu bravache, disait-on. » Un peu bravache Marcel ? Malgré l’interdiction que lui en a faite sa mère, il est descendu en ville alors que les combats continuaient. Il est même parti avec son butin, son trésor de guerre, sa paire de jumelles qui à ses yeux, et sans doute à celui du camarade qui l’accompagnait, l’intronisait soldat de la Libération.

Ce 5 septembre, continue le maire de Givet dans son rapport, « vers trois heures de l’après-midi, le jeune Cosma qui regardait à la jumelle et à découvert la rive droite de la Meuse est tué face à la maison Richard, rue du Puits. Avec Dupetit et Plançon nous allons le ramasser et le conduisons à l’hospice. Famille prévenue, succession remise. »

Le 7 septembre, Givet était libéré dans la liesse. En avril 1945, la famille obtint des services du « Secrétariat général des anciens combattants et des victimes de guerre » l’apposition de la mention « Mort pour la France » à l’acte de décès de Marcel. En 1948, un certificat d’appartenance aux Forces françaises de l’intérieur lui fut délivré, malgré qu’il n’ait jamais appartenu à aucun groupement de la Résistance. Son nom est gravé sur le monument aux morts de Givet, deux fois curieusement, comme victime civile et comme résistant. Il n’est pas inscrit sur le Mémorial de Berthaucourt.  

 

ffiex

Extrait du certificat d'appartenance aux FFI, du 12 février 1948.

 


 

givet nomsMonument aux morts, place Méhul à Givet : son nom est inscrit deux fois.

 

Sources :

Archives familiales M. Cosma

Courrier de M. Fenaux à l'auteur, septembre  2004

"La vie à Givet durant les 8 jours qui ont précédé la libération", R. Declef, le 8 septembre 1944, Arch. Nat. Paris, 72 AJ99

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Published by philippe lecler - dans Des hommes
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