Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les abeilles

Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). A ceux-là il faut répondre :
« C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
 
Jean Paulhan
« L’abeille », texte signé "Juste", paru dans Les cahiers de Libération en février 1944

Les rendez-vous

Vendredi 10 mars à 18 h, aux Archives départementales à Charleville-Mézières, dans le cadre des vendredis de l'histoire de la Société d'Histoire des Ardennes, conférence de Xavier Chevalier : "Le Kronprinz, mythes et réalités".

 

 

 

29 septembre 2008 1 29 /09 /septembre /2008 17:42

                          Le témoignage que vous allez lire concernant la tragédie qui eut lieu les 12 et 13 juin 1944 sur les hauteurs de Revin lors de la formation  du maquis des Ardennes,  est l’un des mieux circonstanciés qu’il me fut donné de recueillir. Il offre notamment l’avantage de couvrir toute la période considérée : de la montée au maquis en juin 1944 au procès de Nancy en octobre 1945, où l’auteur, André Hubert, fut appelé à témoigner.

Écrite en 1991-1992, cette relation, extraite d’un ensemble plus vaste de mémoires, met l’accent sur les « dysfonctionnements » du maquis : le manque d’encadrement et les défauts de commandement, les imprudences, le tout révélant un manque de préparation quant à l’accueil des jeunes recrues « appelées » lors de la mobilisation générale décrétée par la Résistance à Revin le jour du débarquement allié sur les côtes normandes. Il confirme en tous points les conclusions tirées dans mon livre L’affaire des Manises : point ne fut besoin de trahir le maquis, ses propres insuffisances ont causé sa perte.

André Hubert est né en 1920, à Chelles (Seine-et-Marne). En 1940, il suivit les chemins de l’exode jusqu’aux Sables d’Olonnes, où il fit la connaissance de celle qui allait devenir sa femme, originaire de Revin. Après avoir travaillé un temps à Paris, il fut requis en 1942 au titre de la « relève » pour travailler dans une usine de Courbevoie, qui produisait des pièces mécaniques pour l’Allemagne. Il parvint à se dégager de cette obligation, mais, en 1943, il était convoqué pour le S.T.O et désigné pour partir travailler pour le Grand Reich. Réfractaire, il se réfugia alors chez sa fiancée, à Revin, et après avoir travaillé quelque temps comme bûcheron dans les bois de Fumay, il fut embauché aux établissements Faure, comme mouleur, puis comme employé administratif et enfin se maria en août 1943. En juin 1944, avec une expérience de la chose militaire très limitée, il monta au maquis « parce que depuis longtemps, j’avais la conviction que si les Alliés débarquaient en France, les hommes de mon âge auraient le devoir de “ faire quelque chose”. En outre, je ne prétends pas avoir échappé à l’effet d’entraînement quasi général qui s’est produit à Revin. »

Tel Fabrice à Waterloo, André Hubert a vécu le tumulte de l’événement. La relation qu’il en fait n’explique rien (et surtout pas les causes du drame), mais elle permet de mieux comprendre, de l’intérieur, les faits et leur enchaînement.


 Le texte intégral de cet article a été publié dans la revue Terres ardennaises n° 94 d’avril 2006.

 
Au maquis

 

            « Le 6 juin, l’armada alliée débarque en Normandie les forces de libération. Tout le monde le souhaitait, s’y attendait, pas si tôt peut-être. L’information ne nous est bien sûr pas parvenue  immédiatement.

Le 8, j’apprends que mon ami Robert Held ne s’est pas présenté à son travail dans les bois. Je passe la journée à chercher des renseignements et à prendre des contacts. Des messages radiophoniques émanant de Londres ordonnent l’insurrection. Dans la région, le bruit s’accentue de nombreux départs vers les maquis en préparation; c’est le cas de notre cousin Pierre Lemasson. Rentrant à l’usine après un entretien avec Jacques Fontan, correspondant Revinois de la Résistance, je suis appelé par Claude Faure, de la famille de mes actuels patrons, qui a à peu près mon âge. Il sait déjà que je vais partir. Je le fais dans la nuit ; je retrouve devant la mairie quelques jeunes hommes, conduits par un ancien sous-officier que je connais comme travaillant également chez Faure.

Pistolet au poing, il nous mène à l’écluse aval que nous traversons pour monter au Malgré- Tout. Il s’agit d’éviter un poste allemand installé au “Pied du Terne”. Nous grimpons sans encombre dans la nuit. Arrivant vers le Mont Tranet qui prolonge le Malgré-Tout, le sous - officier nous quitte pour redescendre vers Revin. Nous  prenons un  “trait” qui nous amène à une clairière où se tiennent plusieurs hommes autour de caisses d’armes et de containers de munitions provenant d’un récent parachutage en ce lieu même. Une arme est immédiatement  attribuée à chacun et nous nous chargeons de transporter des caisses vers le camp installé vers l’est du Mont Tranet. L’accès au camp se fait  par un gué au travers du ruisseau des Manises. Plusieurs  allers et retours nous sont nécessaires. Le camp est bordé au sud par le ruisseau des Manises, à l’ouest et à l’est par des rus affluents.

Les maquisards sont formés en groupes de dix à douze hommes dirigés par un chef de groupe. Le nôtre s’avère être un sergent de carrière de Sedan, nommé Decroty. Il doit y avoir environ une douzaine de groupes. Je ne connais personne au sein du mien, bien que presque tous soient de Revin. Je verrai plus tard que quelques compagnons subsistent du noyau organisé à l’origine par le commandant Prisme, ainsi que quelques aviateurs américains  recueillis par le maquis.

Dans le camp, aucune installation autre que des toiles de parachutes d’excellente qualité, qui serviront  à réaliser des abris de fortune. Chaque groupe dispose d’un emplacement attitré ; le mien s’installe au bord du ru affluent du ruisseau des Manises, à la limite ouest, en haut d’une petite crête surmontant le ruisseau des Manises que nous n’apercevons pas. Nous sommes donc loin de l’entrée du  site.

Nous participons à la garde en divers points de nos limites. Une nuit ou deux, je participe à des patrouilles qui vont chercher divers colis aux Vieux-Moulins. Ils contiennent, parait-il des vivres. Je ne me souviens pas que l’on nous en ait distribué. Nous vivons sur les nerfs, dormant peu sous les tentes improvisées avec les toiles de parachutes. Elles sont bien étanches,  et nous protègent de grosses averses, mais ô ! combien dangereuses, puisque leur blanc  éclatant doit être nettement visible du ciel. Certains jours nous serons survolés par des avions alliés ou allemands qui ne pouvaient être là innocemment [Le commandant du maquis, entendu à la Libération dans le cadre du procès, dira au juge d’instruction : « J’ai pu remarquer que des avions allemands sont passés au-dessus de notre camp mais je n’ai nullement l’impression que c’était dans un but de repérage, à mon point de vue le maquis était invisible par l’aviation. » !!! Cité dans L’affaire des Manises p. 108]. 

La bonne volonté ne manque pas parmi les maquisards, mais il y a peu d’ordre et de discipline ; il est dit que certains redescendent même à Revin ou Fumay.

J’ai retrouvé Pierre Lemasson et Robert Held, arrivés avant  moi [tous deux furent tués lors de l’attaque du 13 juin]. Arrivent toujours de nouveaux volontaires et à quelques heures près, nous faisons vite figure, suivant le cas, de bleus ou d’anciens !

Depuis le début, le bruit court que tout le maquis doit  être dirigé vers Willerzie ou se trouverait  un noyau de résistance plus solide, franco-belge naturellement. Je suppose que le rassemblement dans les bois des Manises n’a été réalisé qu’à l’occasion du récent parachutage et, par conséquent, il est imprévu et mal organisé. Tout ayant été recueilli, nous devrions pouvoir partir.

Je parle avec un pilote américain, il parait ne se soucier que de trouver un endroit pour s’amuser ! Un soir, Robert Held me dit qu’il pense à de gros risques d’encerclement et d’anéantissement si nous restons dans ces parages. Logique ou prémonition ? Le lendemain de cette conversation, un dimanche me semble-t-il [12 juin], une prise d’armes est ordonnée : un mât est dressé, les couleurs hissées et nous présentons les armes. Cela se passe dans un champ ; le Commandant Prisme y assiste en vêtements civils gris. Je ne le verrai que cette unique fois […].


Prise d'armes au maquis, le 14 juillet, près de Willerzie

L’attaque

 

Dans l’après-midi  de ce jour quelque peu solennel, nous apprenons qu’un début d’attaque allemande semble avoir été décelé ; l’encerclement serait commencé. Dans notre groupe, nous nous plaçons en alerte sur notre crête qui surplombe le ruisseau des Manises. Après une longue attente, les Allemands engagent leur attaque en remontant le lit du ruisseau vers l’entrée du camp défendue par un fusil mitrailleur. Nombreux coups de feu. Hurlements sauvages d’ordres et de sommations en allemand ; hurlements de douleur de blessés allemands. De notre côté, nous entendons les balles tirées du contrebas siffler et leur bruit mat au contact des troncs d’arbres. Un officier, curieusement en tenue de sortie, vient s’allonger près de moi pour apprécier l’angle de tir. Il est déjà parti lorsque je lève les yeux un moment plus tard.

Je ne sais combien de temps dure l’engagement. Quand tout à coup le feu cesse on pense que les Allemands se retirent avec leurs blessés. J’apprends que le groupe qui a reçu le choc de l’agression est celui de Pierre Lemasson, tireur au F.M, et que les Allemands ont eu un ou deux blessés. Dans l’attente de leur retour, envisagé du coté nord, nous prenons de nouvelles dispositions défensives.

L’ordre vient alors d’évacuer nos positions, ce sera en fait le seul véritable ordre reçu au cours des événements. Nous pensons nous diriger vers Willerzie. Nous partons en colonne, à la nuit tombée. Un ruisseau est franchi sur un pont de branchages. Nous apercevons des éclairs très vifs et entendons de violentes détonations, sans pouvoir discerner s’ils proviennent d’orages ou de projectiles ennemis.

Mon groupe est en queue de la colonne établie au départ.

Le bruit, les éclairs et la pluie cessent quasi simultanément; il devient de plus en plus difficile de nous suivre dans l’obscurité. Certains groupes se dissolvent et se mêlent. Nous devons approcher de la route menant des Hauts-Buttés à Hargnies, mais la colonne est maintenant coupée, je suis toujours dans sa dernière partie, comme au départ. Des coups de feu éclatent. Nous voyons les Allemands qui nous tirent dessus, à partir de la route. D’autres sont un peu plus loin de part et d’autre de la  chaussée. Nous nous rejetons dans les bois où l’ennemi ne nous suit pas. Décision est prise de se séparer en groupes de quatre ou cinq hommes, puis par paires. Dispersion. Je reste dans l’obscurité avec un homme d’un autre groupe. Avec ce compagnon, nous nous reconnaissons comme voisins de rue. Les armes ont été abandonnées lors de la dislocation dans l’espoir que pris sans armes à la main, nous serions épargnés.

Nous envisagions de les récupérer dans des circonstances plus favorables. Nous apprendrons vite la vanité de cet espoir. Parmi les compagnons que nous venons de quitter, plusieurs seront au nombre des victimes. Quelques hommes parviendront, avec le Commandant Prisme  et quelques chefs à rejoindre Willerzie que nos morts avaient pour objectif eux aussi.

Pour le moment, nous sommes toujours dans l’encerclement, cachés à plat ventre derrière les arbres, des balles sifflant nombreuses à nos oreilles, très bas, irrégulières. Cela dure toute la nuit.

13 Juin. Au jour, nous nous rendrons compte que nous sommes orientés vers la route d’Hargnies sur laquelle se tiennent toujours les Allemands. Nous percevons des coups de feu plus lointains. De très denses rafales d’armes automatiques seront encore tirées dans la journée. Nous restons terrés là jusqu’au lendemain à la pointe du jour. Le 14, plus de bruit, les armes se sont tues, la zone semble désertée. Nous marchons vers les quatre points cardinaux pour tenter de nous situer dans les bois. Nous nous désaltérons longuement au premier ruisseau rencontré. Supposant qu’il s’agit de celui des Manises, nous descendons son cours, méfiants ; nous reconnaissons les abords du camp. Les bois sont toujours silencieux.

Au bout d’une longue marche dont je n’ai pas eu l’idée de mesurer la durée, nous arrivons naturellement au bord de la Meuse. Il fait jour, mais il est encore très tôt. Nous  dirigeons nos pas vers Revin. Nous frappons à la porte de la maison de garde-barrière que nous rencontrons, puis y entrons. La maîtresse de maison, à qui nous confions franchement notre histoire, nous offre sans hésiter de grands bols d’un café réconfortant. Nous quittons hâtivement cette dame.  

Chemin faisant, mon compagnon me déclare que je risque d’entendre dire qu’il avait trahi le maquis. Il m’explique qu’ayant voulu descendre vers Revin ces derniers jours, il s’était fait prendre par les Allemands qui ont voulu le forcer à les conduire vers  notre camp ; ayant réussi à leur échapper, il serait remonté jusqu’aux Manises et aurait rendu compte à notre commandant. C’est énorme, mais il a l’air sincère et du fait de sa connaissance des bois - il est bûcheron - son récit n’est pas invraisemblable [ce bûcheron n’était autre que Léon Uhl, qui fut condamné à deux années de prison par la cour de justice pour avoir guidé les Allemands à travers bois… Il avait été arrêté la veille au soir lors revenant du maquis à son domicile pour y passer la nuit !]

En arrivant aux premières maisons de Revin, il s’attarde à parler avec des gens sur le pas de leur porte. Je le quitte et rentre à la maison, rue  Renan. Assommé par ces péripéties, je dors deux jours et deux nuits.


À suivre...  

Partager cet article

Published by philippe lecler - dans Le maquis des Ardennes
commenter cet article

commentaires