Je quitte le camp de Stöcken pour le camp de Buttnerstrasse à Hanovre. Je me retrouve dans l'atelier « Auto 5 ».
Mon travail consiste à apporter les chapes de pneus sur un chariot aux monteurs qui assemblent les pneus.
Par je ne sais quelle coïncidence, je me retrouve à nouveau avec deux jeunes russes.
De jeunes ukrainiennes de 15 ou 16 ans ont été aussi déportées, arrachées à leur famille, et sont soumises aux tâches les plus pénibles. Elles sont malgré leur malheur très gaies. Le foulard sur la tête, elles sont toujours d'une propreté impeccable. Sur leurs vêtements sont cousues les lettres « O.S.T. Est » afin de les distinguer des autres nationalités.
Je travaille souvent de nuit, c'est beaucoup plus calme.
Entre deux livraisons de chapes, je passe quelque temps auprès des deux Russes. Ils me font comprendre qu'ils sont de l'Ukraine et que là-bas, on mange essentiellement du cochon et des patates. Quand on a faim, on parle beaucoup de nourriture. Ici c'est plutôt maigre !
Je me souviens d'un soir où ils avaient un peu de tabac, ils m'invitent à aller griller une cigarette dans les WC de l'usine. Je roule, comme eux, ma cigarette dans du papier journal que nous, Français, nous appelons « papier Rouski ». Je ne peux finir ma cigarette entièrement tellement c'est raide. Quant aux deux Russes, ils sont pris d'un fou rire et se foutent de moi.
Je ne reste pas très longtemps dans cet atelier et les discussions avec les deux Russes sont bien vite terminées : un chef portant des lunettes et à qui je ne conviens sans doute pas me fait changer d'atelier.
Je suis transféré à la réparation des pneus. Il faut savoir que les pneus, une fois cuits dans les autoclaves, peuvent présenter quelques anomalies.
Les petites retouches nécessaires sont faites dans cet atelier de réparation.
Installé sur une sorte de roue, je colle de la gomme là où il en manque, je refais des crans sur les chapes ou change un morceau de toile à l'intérieur ...
Comme je travaille de nuit, je trouve un bon moyen pour dormir un peu : les pneus d'avions étant bien creux et bien larges, rangés les uns contre les autres, je me glisse dans l'un d'eux pour faire une ronflette. Auparavant, je fais une croix à la craie sur celui dans lequel je me trouve afin qu'un copain puisse frapper sur le « bon pneu » en cas d'alerte aérienne ou du passage d'un Chleu dans le coin.
A suivre...

Après avoir passé une visite médicale à Sedan, si l'on peut appeler cela une visite médicale, quelques jours après, j'ai reçu une convocation pour me rendre à l'Hôtel de ville de Charleville, sans autre explication.
J'en ai parlé à mon employeur qui était un très brave homme et comprenait mon désarroi, je suis allé voir le maire de B... où je résidais. Il me répondit qu'il ne pouvait hélas
rien faire pour moi. Je me suis donc présenté à Charleville, car il faut savoir que si nous ne nous présentions pas à la convocation, nous étions recherchés par la police allemande et la police
de Vichy.
J'étais pris dans une souricière, comment y échapper ? Où se cacher ? Manger quoi ? Gagner le maquis et être réfractaire ? Facile à dire mais comment faire sans aucun appui ? En mars 43, les
maquis étaient à peine naissants, j'avais deux frères à la maison, qui pouvaient partir à ma place, mais cela je ne l'aurais voulu à aucun prix. C'est moi que le sort avait désigné, non pas eux.
Et des sanctions pouvaient être prises contre ma famille.
Je me suis donc présenté avec ma convocation à l'Hôtel de ville. Des femmes ou des jeunes filles françaises me présentèrent une carte pour le S.T.O. Derrière elles, un officier allemand. J'ai
refusé de signer cette carte, pour bien leur faire comprendre que je n'étais pas d'accord avec cette réquisition forcée et que j'avais du travail en France.
L'officier allemand a répondu en français, qu'il parlait aussi bien que moi, « signé ou pas signé, qu'il se mette avec les autres ». Nous étions environ une cinquantaine. Nous avons
ensuite été conduit à la gare de Charleville accompagnés par des soldats allemands jusqu'à Paris pour être enfermés à la caserne Mortier pendant une nuit, et le lendemain, c'était le départ pour
l'Allemagne.
Embarquement le lendemain gare de l'Est. Dans les wagons, nous hurlions notre désarroi : « Laval, Pétain ! Au poteau ! ». Si un volontaire avait été parmi nous, je crois bien qu'il aurait été passé par les fenêtres, tellement nous étions déchaînés, furieux. Deux fois la sonnette d'alarme fut tirée pour empêcher le départ de train. Cela démontrait au moins notre refus de cette réquisition forcée.
Les quais de la gare de l'Est sont gardés par les soldats allemands. Au moment du départ du train convoyant les futurs esclaves vers les camps nazis de travail forcé, nous chantons
la Marseillaise. Des cris et des injures sont lancés à l'encontre du gouvernement de Vichy.
Passage de la frontière. Aix-la-Chapelle, Cologne, Münster. Les gares défilent devant nos yeux ébahis. Parfois nous apercevons des prisonniers de guerre travaillant sur les voies de chemin de
fer, gardés par les soldats allemands. Ils nous font signe de la main. Nous répondons sans beaucoup de réaction, fatigués, anéantis par ce qui nous arrive. Après un long voyage, arrêt du train en
gare de Hanovre. Une partie des requis descend. Nous sommes conduits dans un centre de triage.
Dans une baraque en bois, je fais connaissance avec le châlit à étages où je passe la nuit. L'après-midi, rassemblés dans la cour, nos futurs « employeurs » choisissent leurs hommes
comme on choisit du bétail sur un champ de foire.
Je me trouve dans un groupe d'une trentaine d'hommes. Nous sommes emmenés dans ce que je pense être un bar ou un bistrot désaffecté (il y a une pompe à bière sur le comptoir).
Couché à même le plancher, je passe la nuit avec dans l'estomac une simple gamelle de pâtes bien collantes.
Où est mon lit ? Où est la France ?
Les chapes sont ensuite posées sur une planche, et afin d'éviter qu'elles ne collent entre elles, sont séparées par une toile. Par la suite des morceaux de cette toile me serviront à fabriquer des chaussettes russes.
Chaque jour je pars pour l'usine d'Hanovre. Le camp de Stöcken se trouve à la périphérie de la ville. Quand je travaille de nuit, le retour au camp se fait par camion. Je parle souvent avec un prisonnier de guerre, Monsieur Lever, qui est de Clermont-Ferrand. C'est un « Michelin », il me surnomme « Le marcassin ». Le travail devient routine, nous flemmardons le plus souvent possible.
Quant à la nourriture, c'est plutôt maigre. La choucroute est d'une acidité telle que nous la passions sous le robinet avant de la manger. Elle est accompagnée d'une maigre saucisse. Choux-navet, choux-rave bien filandreux. Bien rares sont les pommes de terre. Quant à la viande, elle se fait plutôt rare. Souvent elle est bien rouge. Nous l'appelons « du chien ». Et pour clôturer le tout, nous avons de la soupe faite avec des graines que je pense être de l'orge, bien garnie de vers de farine, qui flottent agréablement sur le dessus de la soupe. Tous les vendredis, nous touchons un peu de pain noir. Souvent, il est mangé sur deux ou trois jours. Un morceau de margarine, un peu de marmelade, ou du saucisson.
Pour la nourriture, nous avons une carte par semaine : le chef d'atelier y note le nombre de jours travaillés. Le chef du camp appose son cachet et nous délivre les tickets. Une journée sans travail équivaut à une journée sans ticket : « Pas travailler, pas manger ».
Tous les matins, un bidon de café « ersatz » est déposé dans la baraque. Chacun notre tour, nous allons en chercher dans une casserole. Il nous faut faire vite car le bidon se vide rapidement et bien souvent nous sommes obligés de nous en passer.
Nous attendons le courrier de France qui se fait de plus en plus rare du fait de la censure.
Il nous faut nous débrouiller seuls pour entretenir notre linge; faire la lessive n'est pas très commode. Un ingénieux cerveau de la piaule a fabriqué un appareil muni d'un entonnoir et d'un manche. Nous déposons notre vêtement dans un seau d'eau, très peu de savon (économie oblige !) et nous agitons le tout. Un rinçage vite fait et le tour est joué.
Le raccommodage, ou plutôt le rafistolage, nous demande pas mal de savoir-faire. Souvent nous nous y mettons à deux : l'un tient la pièce à poser, l'autre fait la couture, ou plutôt la sucette ! C'est là que l'on apprécie cet esprit de camaraderie qui règne entre nous dans les camps.
Les alertes aériennes deviennent de plus en plus nombreuses la nuit. Le Lagerführer, chef de camp, nous oblige à gagner les abris qui ne sont autres que des tranchées recouvertes de terre. Parfois cela arrive plusieurs fois par nuit.
Les avions passent en formations serrées, direction Berlin, Hambourg. La D.C.A. tire abondamment. Les éclats d'obus retombent en sifflant comme un essaim d'abeilles, pas question de quitter les abris.
Nous subissons un premier bombardement sur l'usine. Je me trouve avec un KG (Kriegsgefangener) dans la cave-abri. Un chapelet de bombes fait tout trembler dans un fracas épouvantable. Une forte poussière nous irrite les yeux et la gorge. Les jambes flageolent. Nous sommes tous les deux assis par terre. Les carreaux du soupirail situé au-dessus de nos têtes volent en éclat. Par chance, six étages de béton nous protégent.
Malheureusement, tous n'auront pas cette chance; et dans les couloirs de la cave, un bien triste spectacle nous attend : des tués, des blessés sont allongés les uns contre les autres. Cris, plaintes des blessés. C'est un spectacle épouvantable, bien difficile à supporter.
Il faut savoir que Hanovre a subi quatre-vingt-quatorze bombardements.
A suivre...
« La piaule » - Un véritable trois étoiles que Pétain, Laval, et les collaborateurs nous avaient réservé outre-Rhin pour nos vingt ans.
A l'entrée, sur un côté, un poêle. Dans le milieu de la piaule, une table, et comme chaise, une dizaine de tabourets environ, car plusieurs d'entre eux étaient passés dans le poêle l'hiver pour se chauffer. D'ailleurs, tout y passait : vieilles godasses, chiffons, boules de caoutchouc, etc... car nous ne touchions que très peu de charbon, et par - 10°, - 15° et plus, avec une simple couverture qui n'avait jamais connu la lessive, donc pas très propre ni très chaude. Ce n'était pas très simple pour se chauffer. Après les bombardements qui avaient brûlé baraques et vêtements, il ne nous resta plus grand-chose à nous mettre. Quant aux chaussettes, il y avait belle lurette qu'elles avaient été remplacées par des morceaux de chiffons, appelés "chaussettes russes".
Nous sommes conduits à la cantine qui se trouve à l'usine, ici pas d'assiettes, nous touchons une gamelle de couleur rouge contenant de la soupe. Pas besoin de fourchette, il faudra s'y faire. Je fais connaissance de la baraque 11. Des requis comme moi y sont déjà et me reçoivent bien amicalement. L'après-midi, interrogatoire, âge, profession, photographie... Et par un hasard sans doute involontaire de notre part nous sommes tous des manoeuvres. Le Reich n'aura pas cette fois de spécialistes.
Conduit à l'usine. Quelle usine ! C'est immense. Dans laquelle on fabrique des pneus. Je suis présenté à mon futur chef. « Demain matin, ici » me fait-il comprendre. L'atelier s'appelle « Auto 2 » et me voilà baptisé caoutchoutier.
Une odeur qui a un goût qui me semble être de l'encre se fait sentir. Le mouchoir se retrouve tout noir de poussière de caoutchouc. Nous toucherons un demi litre de lait par jour. Cela promet !
C'est dans cet atelier que la gomme synthétique est traitée, broyée, réchauffée, sur des cylindres appelés broyeuses. La gomme passe ensuite dans une machine, la boudineuse, qui va la réchauffer à nouveau. La gomme ainsi traitée passe par la filière qui donne forme à la chape du pneu. Mon travail consiste à couper les chapes à la longueur voulue à la sortie de la boudineuse.

Vous qui n'avez pas connu cette triste page d'histoire, qui ignorez le sacrifice d'une jeunesse broyée, sachez que nous avons payé pour une faute qui n'a jamais été
la nôtre ; si ce n'est le fait d'avoir eu vingt ans pendant cette triste période. Victimes du nazisme et du gouvernement de Vichy, il n'était pas facile d'y échapper dans la mesure où nous étions
traqués de toute part.
Hitler a déclaré : « L'Allemagne doit procéder au recrutement forcé ».
Le Gauleiter Fritz Sauckel fut chargé de l'application des lois du 16 février 1943 sur le service du travail obligatoire, frappant plus de 400 000 jeunes des classes 40-41-42. Le gouvernement de
fait de l'époque organisa le recrutement forcé de milliers de jeunes contraints de satisfaire aux ordres de réquisition. Les titres d'alimentation retirés, les familles menacées... Des rafles
furent organisées à la sortie des métros, des trains, des usines... Des mesures rigoureuses furent prises contre leurs familles ou des tiers s'ils étaient complices.
C'était pour moi un vrai cas de conscience : j'avais deux frères à la maison qui pouvaient partir à ma place, mais cela je ne l'aurais voulu à aucun prix. Je ne voulais pas passer pour un lâche,
un poltron. C'est moi que le sort avait désigné, non pas eux. Le piège était tendu. Comment y échapper sans carte d'alimentation ? Aller où ? Se cacher où ? Manger quoi ? Facile à dire mais pas
facile à faire. La Milice française aidée de la Gestapo se livra à une véritable chasse aux défaillants. Le 1er janvier 1944, une nouvelle loi est promulguée par Vichy, donnant la possibilité à
l'administration allemande d'avoir une emprise directe sur la main d'oeuvre française. Lors du procès des chefs nazis au tribunal international de Nuremberg, Monsieur Henry Delperel, chargé de
mission du gouvernement français indiquera dans son rapport : « C'est à la déportation caractérisée que l'on a affaire. Il a été prouvé que les travailleurs requis pour les usines du Reich y
étaient envoyés sous escorte, entassés dans des trains et sans nourriture ». Fritz Sauckel, l'instigateur du travail forcé, précise : « Tous ces hommes doivent être nourris, logés dans
des camps, traités de telle manière que nous puissions les exploiter au maximum avec le minimum de frais ». Dans les attendus du jugement du tribunal international de Nuremberg qui conduisit
Fritz Sauckel à la potence, il est dit : « Des documents ont ainsi démontré que le traitement appliqué aux travailleurs en Allemagne fut, dans de nombreux cas, brutal et
dégradant ».
Une plaque commémorative qui relate les départs des requis est apposée en cette gare. Elle porte cette inscription :
« Victimes du nazisme et des lois d'exception du gouvernement de Vichy des 4 septembres 1942, 16 février 1943, et 1er février 1944 qui instaurèrent le service du travail obligatoire,
plusieurs centaines de milliers de jeunes français sont partis de cette gare sous la contrainte et la menace pour le travail forcé sous la férule nazie. A la mémoire des dizaines de milliers qui
ne sont pas revenus et de tous ceux qui n'ont pas survécu à cette tragédie. N'oublions jamais. »
Le 27 février 1993, cette plaque a été inaugurée par Louis Mexandeau, Secrétaire d'Etat aux Anciens Combattants et Victimes de Guerre.